Carte blanche : réaction à l’Accord du Gouvernement du 30 septembre 2020

Suite à l’Accord du Gouvernement du 30 septembre 2020, Georges de Kerchove, au nom du Mouvement a écrit la carte blanche ci-dessous en réaction. 

Elle a été publié dans la semaine du 14 décembre 2020 dans les pages de La Libre Belgique.

 

Monsieur le Premier ministre,

J’ai sous les yeux votre Accord de Gouvernement du 30 septembre.

Je l’ai lu avec des lunettes particulières, avec celles des laissés-pour-compte : Ils ont pour nom des sans-abri, des sans-papier, des sans-travail, des sans-diplôme, bref des sans-quelque-chose qui aux yeux d’une partie de la population font tache : ils retarderaient la marche vers ce que cette partie définit comme le progrès. Mais n’est-ce pas eux qui finalement, par leur fragilité, nous rassemblent au-delà de nos dissensions et  de nos différences culturelles, religieuses, linguistiques ou autres?

Une dynamique a particulièrement attiré mon attention : quelles pistes votre gouvernement indique-t-il pour éradiquer la pauvreté dans un pays aussi riche que le nôtre ?

Il ne s’agit pas d’une utopie. Nous avons en effet les moyens de garantir à chacun le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. Ce droit inscrit dans la constitution forme la pierre angulaire de notre vivre ensemble.

Dans l’intitulé du chapitre consacré à la lutte contre la pauvreté, l’Accord couple cette lutte et l’accès aux droits. Voilà un bon départ : trop nombreux sont ceux qui, vivant dans la précarité, ne font pas valoir leurs droits, pas même le droit à un revenu d’existence. Se pose dès lors d’emblée la question de l’étendue de ce droit : leur permet-il de vivre dignement ? Et c’est ici qu’apparaissent des fissures, sinon des contradictions. Quel est votre engagement à porter le droit aux allocations sociales de base (mutuelle, chômage, revenu d’intégration) au niveau du seuil de la pauvreté ? Je sais, le niveau de ce seuil fait l’objet d’une abondante littérature, mais une chose est sûre : le niveau actuel est nettement en deçà de ce seuil.

Votre réponse est ambigüe : « à côté d’une augmentation des allocations sociales en direction du seuil de pauvreté’ (mon dieu, que l’engagement est faible et vague : un véritable flou artistique !), vous encouragez « les CPAS à fournir un soutien financier supplémentaire ». C’est là que le bât blesse : ce soutien supplémentaire n’est pas un droit, il est laissé à la discrétion des CPAS qui peuvent l’octroyer ou non. Ils peuvent en dessiner les contours selon leur bon vouloir, ou plus prosaïquement selon leurs moyens, ou encore – pourquoi pas – selon la tête du client. Comment les bénéficiaires d’allocations sociales notoirement insuffisantes pourront-ils marcher la tête haute s’ils doivent sans cesse mendier une aide pour survivre ?

De surcroît, même si l’accord laisse entendre que votre législature assouplira les règles en matière de cohabitation, il ne prend pas à bras le corps ces discriminations fondées sur la notion de cohabitant, qui portent atteinte au droit de vivre en famille et font obstacle à la solidarité.

Il reprend l’expression « le prix de l’amour » déjà utilisée par les associations de lutte contre la pauvreté pour dénoncer les discriminations dont les allocataires sociaux sont victimes. Ainsi, si deux personnes émargeant au CPAS, ou percevant une indemnité du chômage ou de la mutuelle, souhaitent cohabiter, elles voient leurs revenus respectifs, déjà en soi insuffisants, rabotés de plus d’un tiers. Un couple ne peut pas vivre dignement dans la durée avec un budget mensuel inférieur à 1.300 euros, tandis que restant séparé, chacun d’eux continuera à percevoir 958,91 euros. Et oui, je suis précis parce que chaque cent compte quand on dispose d’un budget en dessous du seuil de pauvreté.

Un bon point parce que vous avez pris conscience de cette discrimination : vous supprimez ce prix, mais uniquement pour les personnes en situation de handicap « afin qu’elles puissent participer pleinement à la société ». Ah, que j’aime cette formule puisque chacun d’entre nous, quelle que soit sa situation de précarité, a pour vocation, et même comme responsabilité, d’être citoyen à part entière. Mais alors pourquoi les autres allocataires devraient-ils continuer à payer ce prix et à rester des citoyens de seconde zone ?

Parce qu’il manque d’ambition, votre accord risque de laisser de côté les plus vulnérables et affecte dès lors la qualité du vivre ensemble. Nous avons pourtant particulièrement besoin de faire société ensemble – tous ensemble – en cette période de crise qui exacerbe les inégalités et les injustices.

 

Georges de Kerchove