Nous voulions avoir le point de vue des travailleur·euse·s sociaux·iales à propos de l’impact de la réforme des allocations de chômage. Nous avons donc demandé à la Fédération des Services Sociaux (FdSS) de répondre à quelques questions sur le sujet. La FDSS fédère et représente des services sociaux associatifs et mutuellistes en Wallonie et à Bruxelles. Pour soutenir les acteurs·rices sociaux·ales de terrain, elle développe des projets, des formations et une expertise, dans les domaines du travail social et de l’accès aux droits, notamment le droit à l’alimentation, à l’eau et à l’énergie.
Comment les travailleurs·euses sociaux·ales perçoivent-ils·elles, selon vous, la réforme des allocations de chômage ?
Rappelons tout d’abord qu’indépendamment des exclusions en cours, ni l’aide sociale, ni l’assurance-chômage, ni l’emploi, désormais, ne prémunissent entièrement contre la pauvreté ou l’exclusion sociale. Le montant du revenu d’intégration sociale (RIS) reste systématiquement inférieur au seuil de pauvreté ; le risque de pauvreté et d’exclusion sociale touche déjà largement les personnes au chômage ; les emplois sont de plus en plus précaires en termes de revenus et de qualité.
Rappelons également que la tendance, ces dernières années, est à une détérioration des conditions de vie des groupes les plus vulnérables, dont les personnes au chômage (constat issu du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale et de son rapport bisannuel 2022-2023 : La dimension financière de la pauvreté. Contribution au débat et à l’action politiques).
Pour les travailleur·euses sociaux·ales, cette réforme, parmi d’autres, constitue, dans ses conséquences pour les personnes concernées, une attaque contre les principes – par ailleurs consacrés dans des législations internationales et nationales – qui fondent leur profession et leurs pratiques : la dignité humaine, les droits humains et la justice sociale.
Quels risques voyez-vous pour les personnes concernées en termes de pauvreté, de précarisation ou de non-recours aux droits ?
Les exclusions du chômage, qui touchent cette année près de 194 000 personnes, vont, dans l’ensemble, accentuer cette tendance, les appauvrir davantage et complexifier encore plus leur accès aux droits fondamentaux. Ces personnes et leurs familles, qui peinent déjà à garder la tête hors de l’eau, risquent de plonger dans une plus grande pauvreté.
Très concrètement, au cours de l’année 2026, de nombreuses personnes exclues du chômage se retrouveront sans aucun revenu propre, ni revenu professionnel, ni revenu provenant d’une autre allocation (RIS, pension, indemnité de maladie-invalidité). Ces personnes qui « disparaîtront sous les radars » (hors du système de protection sociale) représenteront, selon les estimations, la majorité des personnes exclues : près de 4 personnes sur 10 (chiffres issus de l’Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale (2025), Projet de limitation de la durée d’octroi des allocations de chômage à deux ans : le devenir possible des exclus du chômage et effets potentiels sur les CPAS).
Les personnes qui pourront faire valoir leur droit à l’intégration sociale (RIS du CPAS) – estimées à 3 personnes sur 10 – devront s’en sortir avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Enfin, si certaines personnes accèdent malgré tout à l’« emploi » – estimées à 2 personnes sur 10 – dans les délais très courts imposés, l’horizon n’est pas forcément une sortie durable de la pauvreté, mais plutôt un ou des emploi(s) précaire(s), peu adapté(s) à leur situation de vie : sous-statuts, pénibilité, hyperflexibilité…
Cette réforme suscite-t-elle des inquiétudes particulières parmi les travailleurs·euses de terrain ? Craignez-vous une intensification de la charge de travail et une dégradation des conditions de travail ?
L’ampleur et la rapidité des exclusions inquiètent évidemment. Les CPAS se sont tant bien que mal préparés à un afflux de demandes d’aide. Cependant, les répercussions financières (notons que, malgré une compensation fédérale, cette réforme fait peser un surcoût financier conséquent sur les CPAS, les pouvoirs locaux et les Régions), mais également l’augmentation de la charge de travail social et administratif pour les CPAS, sont considérables. Déjà aujourd’hui, le non-recours au RIS est très important (46 % selon Katleen Van den Broeck, Périne Brotcorne, Katrien Steenssens, Josepha Moriau & Martin Wagener, avec Lynn De Smedt (2024), Étude sur le non-recours au revenu d’intégration et aux droits dérivés) et certains délais légaux (dont la décision et la notification d’octroi ou non du RIS) sont parfois difficiles à respecter pour certains CPAS. Déjà, certains CPAS ont réduit certains services et restreint certaines aides (médiation de dettes, aide alimentaire, énergie…) pour se concentrer sur l’accompagnement des personnes exclues du chômage.
Face à l’afflux, les travailleur·euses de terrain craignent des situations de blocage de dossiers au niveau des CPAS, des délais longs, abandonnant les personnes dans une période d’incertitude, de rupture de revenus, de perte de droits, voire dans des stratégies de survie totalement désespérées ou néfastes pour elles-mêmes et leurs familles… Les demandes, mais aussi l’anxiété et la frustration, se reporteront alors vers les associations, sans qu’il y ait davantage de moyens octroyés ni davantage de réponses possibles aux problématiques structurelles. Se diffuse à nouveau, et plus fortement encore, la tendance à reporter la charge d’un service public sur l’associatif (cette « sous-traitance » s’est, par exemple, généralisée dans les démarches en ligne liées à des services essentiels, effectuées par les travailleur·euses sociaux·ales pour les personnes en situation de fracture numérique qui les sollicitent), alors que de nombreux services d’aide et de soins sont déjà saturés et que les équipes travaillent sous tension permanente. Ce qui n’aide pas à rester aux côtés des gens… Quels choix seront posés : accorder moins de temps à chaque personne lors des permanences et des rendez-vous ? Aller moins en profondeur ? Être moins accessible ?
Les impacts systémiques et profonds, pour toute la société (et non anticipés par la réforme), de l’appauvrissement attendu préoccupent également. L’absence ou la baisse brusque de revenu plongera davantage de personnes et de familles dans une spirale de pauvreté et dans une plus grande ineffectivité des droits : privations, surendettement et impossibilité de respecter des plans de paiement négociés auparavant, renoncement accru aux soins et dégradation de la santé physique et mentale, décrochage scolaire, violences intrafamiliales, perte de logement…
Quel message les travailleurs·euses sociaux·ales souhaiteraient-ils faire passer au grand public à propos de cette réforme ?
Tout d’abord, chacun·e cherche à mener une vie « normale ». Les solutions d’insertion socioprofessionnelle, respectueuses des personnes et durables à tous les niveaux (pour les personnes concernées comme pour la société), méritent d’être soutenues.
Ensuite, une politique plus juste et inclusive bénéficie à toute la société. Ce qui se joue nous concerne toutes et tous. La période de la COVID nous a rappelé que les sociétés dotées d’une protection sociale solide sont plus résistantes aux chocs. Aussi, toute réforme du chômage tenant compte de la lutte contre la pauvreté et de l’accès aux droits aurait dû porter une attention centrale au droit à un revenu minimum décent, à un emploi de qualité, ainsi qu’aux situations de vie des personnes concernées (les angles morts de la réforme – travailleur·euses ALE, aidant·es proches… – en témoignent). En d’autres mots : s’attaquer au chômage plutôt qu’aux chômeur·euses.