Lutter contre la pauvreté en se formant : retour sur le parcours d’immersion

Cela fait maintenant un an que plusieurs personnes se sont engagé·e·s au sein d’ATD Quart Monde Belgique par le biais du parcours d’immersion rémunéré. Charlotte et Baptiste en font partie. Voici un retour de leur expérience au cœur de la lutte contre la pauvreté.

Le Parcours d’immersion, qu’est-ce que c’est ?

Le Parcours d’immersion est un engagement rémunéré de six mois à mi-temps ou à temps plein, renouvelable une fois. En Belgique et à l’international, les participant·e·s prennent part à des actions variées. Pour celles et ceux qui sont intéressé·e·s par le secteur de la lutte sociale, c’est l’occasion de développer ses compétences et de découvrir l’approche d’ATD Quart Monde. À la fin du parcours, pour celleux qui le désirent, un accompagnement personnalisé est prévu pour aider à définir la suite de l’engagement des participant·e·s : alliance ou volontariat permanent.

Témoignages de fin de parcours de Baptiste et Charlotte

 

Charlotte

Comment as-tu connu ATD Quart Monde ?

J’ai connu ATD Quart Monde grâce à mon meilleur ami avec qui j’étais en Master de sciences politiques. En effet, lorsque nous avons fini nos études et que nous étions en recherche d’emploi, il m’a parlé du stage de fin d’études qu’il avait fait à ATD Belgique et son expérience m’a beaucoup parlé, notamment lorsqu’il m’a partagé comment ATD fonctionnait. Il m’a parlé du parcours d’immersion qu’il hésitait à faire, donc nous avons tous les deux candidaté et avons commencé ensemble !

Quelles ont été tes responsabilités/ tes tâches à ATD Quart Monde ?

A ATD Quart Monde je suis chargée du plaidoyer auprès de l’Union Européenne, c’est-à-dire influencer les politiques publiques et les décisions dans les différentes instances, au Parlement Européen et à la Commission Européenne notamment. Ce travail se fait à partir de l’expertise d’ATD, donc tout le travail fait avec les personnes qui vivent l’extrême pauvreté, un travail fait à différents niveaux, local, national, international. Actuellement, mes tâches se découpent en trois grands thèmes. Le premier est ce que l’on appelle networking, réseauter en français. Cela veut dire, aller à la rencontre des personnes, aller à des événements, se faire des contacts, notamment d’autres ONGs et personnes importantes dans la bulle européenne, député.e.s européen.ne.s, assistant.e.s parlementaires, personnes en charge de la rédaction des textes issus par la Commission… Cela permet d’avoir plus d’influence, d’être invité.e en tant qu’expert.e, de se faire entendre etc. C’est une partie centrale du travail. Ensuite, nous avons un lieu important et historique dans lequel nous sommes investi.e.s, l’Intergroupe de Lutte contre la pauvreté. Dans le Parlement Européen, il y a dix-neuf intergroupes, tous portants sur une thématique propre. Ce sont des espaces de travail et de réflexion pour les déput.é.e.s européen.ne.s qui se rejoignent plus ou moins régulièrement pour travailler, déposer des amendements communs, organiser des évènements, réfléchir à des stratégies d’influence, inviter des expert.e.s etc. Il n’y a pas vraiment de formule pour ces groupes, ce sont simplement des lieux de rencontres entre député.e.s de différents partis politiques sur un thème commun. Celui portant sur la lutte contre la pauvreté existe depuis bien longtemps au sein du Parlement et avait été créé par l’entrain d’ATD Quart Monde à l’époque. Un des rôles du plaidoyer européen est notamment de suivre ce groupe, ainsi que de travailler avec. Aujourd’hui, il est présidé par Marie Toussaint (Greens, France) et Hristo Petrov (Renew, Bulgarie), avec comme vice-président.e.s, Marit Maij (S&D, Pays-Bas) et Pasquale Tridico (The Left, Italie). Notre travail principal est d’accompagner ce groupe vers la participation de personnes vivant dans la pauvreté au sein du Parlement, notamment par cet intergroupe. Le travail a donc consisté à aller au réunions, former les député.e.s à la participation, inclure cette thématique comme centrale dans l’intergroupe, et désormais c’est de préparer une première réunion participante. En parallèle, le travail consiste aussi à partager notre expertise sur certains thèmes et à mobiliser les membres du groupe pour certains évènements ou travaux, dans d’autres contextes, par exemple Hristo Petrov fut un intervenant pour une conférence menée au European Youth Event à Strasbourg avec des jeunes militant.e.s Quart Monde sur les dimensions cachées de la pauvreté. Le dernier volet principal de travail est d’influencer la future stratégie anti-pauvreté européenne. Pour cela, il a fallu écrire des position paper, donc des textes soulignant et illustrant les recommandations politiques d’ATD Quart Monde pour cette stratégie, ensuite il a fallu utiliser ces textes, aller rencontrer les personnes importantes, participer à des consultations publiques, partager notre expertise et désormais nous souhaitons ramener la participation des personnes en grande pauvreté dans ce travail, donc il faut réfléchir à cela, organiser l’évènement, préparer les animations, contacter toutes les personnes nécessaires etc. En dehors de ces tâches principales, il y a tout le reste, donc gérer la boite mail, garder le contact avec les équipes nationales d’ATD, le travail en équipe, appuyer ses collègues dans leurs tâches à eux, par exemple je participe aussi au Plaidoyer Européen Jeunesse, où Lou est la principale responsable.

En plus de faire ce travail, j’ai aussi des missions de terrain, notamment l’animation d’ateliers créatifs. Tous les lundis, dans la Maison Quart Monde de Bruxelles, nous nous rejoignons avec des artistes bénévoles et des militant.e.s Quart Monde dans l’atelier. Notre objectif premier est de transmettre des savoirs et techniques, nous explorons par exemple la céramique, le crochet, le feutrage, la broderie, la gravure, etc. Nous essayons de faire un projet commun avec la technique en apprentissage. Par exemple, nous avons écrit un livre, dont les pages sont des tissus teints par nos soins. Utilisant la technique du tie and dye, nous avions au préalable plié, cousu, entortillé les tissus de sorte à ce que des formes apparaissent à la teinture. Une fois cela fait, nous avons observé les tissus et avons partagé ce à quoi les formes nous faisaient penser, créant ensemble petit à petit l’histoire qui allait être écrite et illustrée. Ensuite, nous avons écrit un texte et nous avons brodé les scènes pensées et imagées. La dernière étape fut de broder le texte à son tour et de relier l’entièreté du livre. Ce genre de projet permet de partager ses expériences, de laisser place à son imaginaire. L’atelier est un lieu plus qu’important pour les personnes qui vivent en grande pauvreté, pour que leurs savoirs soient transmis et reconnus, mais aussi pour partager leurs idées, développer leur créativité dans un monde qui ne leur laisse pas l’espace de le faire. L’art occupe une place centrale à ATD et l’atelier en est le témoin, car en parallèle de créer, nous essayons aussi d’apprendre, de s’inspirer d’artistes, d’aller à des expositions, et bientôt peut-être de créer la nôtre.

Si cela sont mes deux missions principales, je participe à plein d’autre choses, notamment faire des visites à une famille de Molenbeek une fois par semaine, suivre le groupe local d’Etterbeek, et participer à différents évènements et tâches ponctuelles, comme Esperanzah!, les Universités Populaires, la carnaval de Charleroi, la préparation du 17 octobre etc. Par ces autres actions, mes tâches consistent à faire des animations pour enfants ou adultes, appuyer la famille de Molenbeek dans certaines démarches, soutenir la cellule d’Etterbeek notamment en assistant aux réunions etc.

Quels ont été les principaux obstacles ? Les moments forts/ les activités que tu as préférées faire ?

Dans mon contexte, les principaux obstacles furent les dynamiques institutionnelles, qui sont extrêmement rapides par rapport au rythme que l’on a et que l’on veut à ATD. En effet, travailler avec les institutions européennes est extrêmement formateur, car le rythme nous est imposé et nous devons faire avec tout en se positionnant fermement sur ce que nous voulons. Aussi, les dynamiques relationnelles ont été des obstacles au début, comment se présenter, comment réseauter, faire des présentations devant une vingtaine de député.e.es, tout ça ont été des obstacles très formateurs.

Dans nos moments forts, il y a premièrement lorsque nous avons été invité.e.s comme expert.e.s devant le Parlement Européen pour défendre nos idées sur la Stratégie Anti-Pauvreté à côté des plus grands acteurs européens. Cela a marqué notre présence dans les institutions, notre reconnaissance et a souligné tout le travail fourni ces dernières années. Ensuite, mes moments préférés sont souvent à l’atelier créatif, où les liens qui se tissent sont très forts, ce sont toujours des super journées, créer est aussi au centre de ma personnalité et donc les ateliers me ravient. Puis, un dernier moment, ce fut le carnaval de Charleroi pour lequel j’ai aidé à faire les costumes, nous avons défilé tous.tes ensemble, c’était vraiment génial. Ce sont des moments très différents qui ont tous été forts et qui représentent bien ce que c’est d’être à ATD, que chaque moment compte et est important à vivre.

Qu’est ce que tu retires de ton expérience à ATD Quart Monde ? Qu’est ce que le stage d’immersion t’a apporté ?

Je retiens beaucoup de choses de mon expérience ici, déjà pour le type d’environnement de travail dans lequel j’aimerais être: bienveillant, où on te donne la place d’écrire, de réfléchir, d’évaluer, de tester, de se jeter les pieds dans le plat et surtout d’être responsabilisé.e et pris.e au sérieux. Cela a vraiment été mon plus grand apprentissage, me faire confiance et faire confiance aux autres, et tout simplement faire le travail comme on le sent, toujours dans les lignes d’ATD. J’ai beaucoup appris de la vie évidemment, en rencontrant tant de personnes de milieux si différents, qui ont chacun.e quelque chose à transmettre et à t’apprendre. Dans ce que je retiens aussi il y a le fait de réellement travailler en équipe, de maintenir un soutien, une écoute, un partage constant entre nous et d’avancer ensemble sur des décisions communes. Il n’y a pas de question de hiérarchie, c’est vraiment: chacun.e a quelque chose à dire et on essaye de trouver ensemble le chemin à prendre. Puis évidemment, il y a toutes les “compétences professionnelles et créatives” qui m’ont permis d’apprendre chaque jour de nouvelles choses et de devenir à l’aise avec plein de méthodes, de pratiques différentes. La chose qui je pense est la plus importante à retenir et que je compte emmener partout avec moi c’est la participation réelle des personnes concernées, ici les personnes qui vivent la grande pauvreté, c’est-à-dire, rien sur nous sans nous. Cela a toujours été une idée que j’avais en tête, mais désormais je connais son importance réelle, son rôle clé, et surtout les chemins et méthodologies à prendre et à mettre en place pour réaliser la participation de tous et toutes. Il y a tant de choses, mais je ne saurais en faire une liste exhaustive. En tout cas, j’ai énormément grandi en un an, j’ai appris chaque jour, et ce fut une expérience plus qu’enrichissante que je vais ramener avec moi partout où je vais.

Baptiste

Comment as-tu connu ATD Quart Monde ?

J’ai connu ATD Quart Monde par le bouche-à-oreille lorsque j’étais à la recherche d’un stage dans le cadre de mes études. Durant ce stage, j’ai principalement participé à la rédaction du mémorandum en vue des élections de 2024. Même si, durant cette période, j’ai découvert plusieurs autres actions, je suis parti avec un goût de trop peu. C’est pour cela que, quelques mois plus tard, j’ai demandé à intégrer le parcours d’immersion.

Quelles ont été tes responsabilités / tes tâches à ATD Quart Monde ?

Lorsque je suis revenu à ATD, j’ai retrouvé mon binôme, François-Louis, avec qui j’ai continué à participer au groupe politique, c’est-à-dire à m’occuper du plaidoyer, suivre l’actualité politique, représenter le mouvement auprès des institutions et des partenaires. Mais le cœur du travail concernait tout de même ce qui allait se passer avec le nouveau gouvernement.

Maintenant que les élections sont passées, ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’un gouvernement soit formé et que des réformes soient mises en place. Étant donné que nous avions déjà analysé les programmes des partis qui ont gagné, nous savions plus ou moins à quoi nous attendre, et globalement, il y avait de quoi s’inquiéter.

Au fil des mois, à mesure que les réformes se concrétisaient, des mobilisations ont commencé à avoir lieu pour protester. D’abord, c’étaient uniquement les syndicats, puis très vite le monde associatif et les activistes ont rejoint le mouvement. Il s’est donc posé la question de la place d’ATD Quart Monde : faut-il se positionner ? Faut-il se joindre aux mobilisations ? Lesquelles ?

Au début de l’année, les manifestations étaient si fréquentes qu’il était difficile de se préparer et de s’organiser suffisamment à l’avance, au sein d’ATD et avec nos partenaires. Mais le réel défi, c’était de faire venir le plus de personnes du mouvement possible, de réunir militants, alliés et volontaires. Car certes, c’est important de manifester, mais cela a bien plus de sens d’être nombreux et visibles plutôt qu’une poignée de personnes.

Bien évidemment, les mobilisations étaient toujours à Bruxelles, donc pour participer quand on habite ailleurs, c’est toute une galère. Déjà, il faut être disponible ce jour-là et surtout pouvoir s’y rendre, ce qui n’est pas évident pour les personnes habitant loin, dans des endroits mal desservis par les transports en commun. Malgré tout, de nombreuses personnes ont fait le déplacement, et même à plusieurs reprises pour certaines d’entre elles.

Il n’y a rien de plus beau que de partager des moments de militantisme forts avec les autres, ce qui est souvent le cas avec les manifestations, car ce sont des actions intenses, avec plein de gens, et ça arrive assez rarement. Alors comprenez mon émotion lorsque, durant l’une de ces mobilisations, une enfant a pris l’initiative de jeter des œufs sur le siège d’un parti politique. J’étais si ému. C’est l’un de mes plus beaux souvenirs à ATD.

L’autre aspect de ma mission était le soutien aux groupes locaux. Les six premiers mois, j’étais au Pays des Vallées, et les six suivants à la cellule de Molenbeek. C’est clairement là que j’ai découvert le plus de choses, que ce soit sur le mouvement, son histoire, son fonctionnement, et surtout sur les personnes qui y sont engagées.

Pour comprendre ce qu’est ATD, il n’y a rien de plus efficace que de se rendre à une réunion, se taire, écouter, et apprendre. J’y ai rencontré des personnes formidables et très attachantes. Elles m’ont fait découvrir d’autres réalités, une nouvelle façon de penser, et ont clairement changé ma perception des choses. Je tiens à les remercier.

Quels ont été les principaux obstacles ? Les moments forts / les activités que tu as préférées faire ?

Ce que j’ai préféré, c’est cette liberté de se laisser porter, de filer un coup de main à d’autres équipes et de pouvoir faire tant de choses différentes. Que ce soit faire des animations dans des écoles, préparer un carnaval, participer aux Universités Populaires, ou encore aller soutenir une équipe en France qui faisait une conférence lors d’un évènement de l’Union Européenne.

Qu’est-ce que tu retires de ton expérience à ATD Quart Monde ? Qu’est-ce que le stage d’immersion t’a apporté ?

Le parcours d’immersion est avant tout une formation humaine, qui permet de mieux comprendre ce que signifie concrètement la pauvreté, non pas selon des statistiques, mais selon la réalité des personnes qui la vivent. Et ça fait toute la différence.

Pour aller vers une société plus juste et équitable, il faut donner la parole aux personnes qui sont aujourd’hui les plus exclues. Faire avec, et non pas pour.

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