Voir la face cachée de l’iceberg.

Plaidoyer pour des lois qui s’attaquent aux racines de la misère.

Partenaire n° 47 mars / avril 2006

Le naufrage du Titanic a contribué à rendre fameux les icebergs et les dangers qu’ils représentent. De l’iceberg, on ne voit que le sommet qui dépasse les flots mais qui ne représente qu’une petite partie de la masse de glace, la plus grande partie étant sous l’eau et invisible. L’un d’entre nous a pris cette comparaison pour parler de la pauvreté. Ce que l’on voit de la pauvreté, c’est le plus évident, ce que tout le monde croit connaître et qui relève souvent de l’urgence : une personne sans-abri décédée dans la rue, des personnes qui se rendent dans un restaurant social ou qui sont contraintes à mendier...

Article posté le avril 2006 Print Friendly

La tentation est alors de tout réduire à l’urgence et de penser des répon-ses uniquement en fonction de celle-ci. Or la réalité de la pauvreté est beaucoup plus com-plexe que cela. Il y a toute la partie immergée de l’iceberg. Qui connaît cette partie-là, la réalité cachée, sinon les pauvres eux-mêmes ? Ce sont ceux qui vivent l’exclusion et la grande pauvreté qui savent ce qu’il y a sous l’eau.
C’est la première raison pour laquelle nous devrions prendre le temps et les moyens de les écouter. Trop peu de personnes encore aujourd’hui admettent avoir besoin de rencontrer et de tenir compte de l’avis de ceux qui vivent les situations d’exclusion et de grande pauvreté.

Tenir compte uniquement de l’urgence qui est visible comme le sommet de l’iceberg, c’est très dangereux parce que cela ne s’attaque pas réellement aux causes de la misère et ne contribue donc pas à l’éradiquer. Nous en avons aujourd’hui un exemple avec le projet de loi dite « d’ aide contrainte » [1]. Cette loi permettrait d’obliger une personne sans-abri, dans certaines conditions, à accepter une aide ; on pourrait donc forcer cette personne à se rendre dans un centre d’hébergement. La réalité que vivent les personnes sans-abri est extrêmement pénible ; elle est aussi complexe. Tous ceux qui ont été confrontés à des personnes sans-abri savent que la problématique est très délicate. Y répondre est difficile ; il nous semble pourtant que ce projet de loi y répond mal.

Que disent des personnes sans-abri ou d’autres qui ont connu la vie à la rue ? Elles affirment d’abord leur refus que des êtres humains meu-rent de vivre dans la rue. Cette formule est nuancée : elles ne refusent pas seulement que des personnes meurent dans la rue, mais que des personnes meurent des conséquences de vivre ou d’avoir vécu à la rue. On ne meurt pas tellement de froid dans la rue ; on meurt souvent à 1’hôpital, dans un garni, seul, d’une maladie, des violences, de la fatigue et de l’usure causées par la vie dans la rue. Là, on meurt à l’abri des regards et on en parle peu ou pas. Elles se demandent pourquoi cette loi arrive aujourd’hui. Cela fait des années que des personnes meurent prématurément parce qu’elles vivent à la rue. On y meurt tout au long de l’année, pas seulement en hiver. Elles se demandent vers quel centre d’hébergement elles seront contraintes d’aller si cette loi est d’application. Il y a finalement peu de centres d’hébergement. Souvent il y a des conditions d’accès qui sont autant d’obstacles pour les personnes sans-abri, notamment le fait de ne pouvoir être accueilli avec son chien. Et après, quand on a été obligé d’accepter un hébergement d’une nuit, qu’est-ce qu’on devient ? On est remis à la rue ? Placé dans un hôpital ou un centre psychiatrique ?

Mais fondamentalement, ces personnes avec qui nous avons réfléchi à cette loi se demandent si c’est cela la solution qu’il faut proposer. Ne faut-il pas aborder la question de manière plus approfondie et tenir compte de la partie cachée de l’iceberg ? Pourquoi ne réquisitionne-t-on pas les logements vides ? Pourquoi ne rénove-t-on pas des logements abandonnés ? Il y a déjà des lois qui pennettraient de le faire ; pourquoi sont-elles si peu, si mal appliquées ? Pourquoi une loi centrée uniquement sur l’urgence et pas une prise en considération sérieuse de ce qui se passe avant et après ?

Ceux qui connaissent la vie dans la rue demandent d’urgence que leurs droits fondamentaux soient respectés et, pour cela, que les lois existantes soient mieux appliquées et, au besoin, amendées. Au mois de novembre dernier, deux personnes sont mortes à la rue lors de la première vague de grand froid. On en a beaucoup parlé dans les médias et le projet de loi déposé par M. Mayeur y fait d’ailleurs explicitement allusion. Nous connaissions bien une de ces personnes. On a dit qu’elle avait refusé l’aide proposée. Sans doute. Mais ce qu’on n’a pas dit et que nous savons, parce que nous en avons été témoins, c’est que cette personne s’est battue pendant plusieurs années pour que ses droits soient respectés. Et elle s’est battue en vain. C’est cela qu’il faut changer d’urgence.

Lutter contre la pauvreté, cela concerne aussi bien le logement que l’école et la culture, que le travail, la justice, les revenus de base ou encore la vie privée et familiale. Il faut donc aborder la réalité avec une vision globale et non sectorielle. Cela implique de faire les choses ensemble, en commençant par écouter les personnes qui vivent ces situations. C’est pourquoi nous soutenons des rencontres entre des personnes qui vivent la pauvreté et des responsables publics et des mandataires politiques. Nous pensons que le principe des conférences inter-ministérielles pour aborder ces questions fondamentales est positif. Comme, par exemple, « la conférence intenninistérielle sur la politique des grandes villes et du logement ». Nous y avons participé, en contribuant à plusieurs groupes de travail. Mais nous restons vigilants pour que cette conférence aboutisse à des mesures concrètes qui répondent aux besoins fondamentaux exprimés par ceux qui vivent à la rue. Cette vigilance-là est de notre responsabilité à tous.

Rédaction collective animée par Mickaël Michel

[1Proposition de loi modifiant la loi du 8 juillet 1976 organique des centres publics d’action sociale en vue de créer un dispositif d’urgence sociale pour les personnes sans-abri, déposée par M. Yvan Mayeur et consorts (voir site Internet de la Chambre : www.lachambre.be).