Vivre le respect entre tous pour créer un climat de paix dans la classe

Article de ’Partenaire’ n° 64, septembre / octobre 2009

Article posté le 12 octobre 2009 Print Friendly

Vivre le respect entre tous pour créer un climat de paix dans la classe

Bernard D, a été professeur de cours généraux, à l’Institut technique et professionnel à Ath. Il participait aussi à l’animation d’une bibliothèque de rue. Un jour, au cours de celle-ci, il est interpellé par un enfant qui lui dit « apprends-moi à lire », alors que cet enfant refusait de le faire dans « son école ». Cette interpellation l’a amené à s’interroger et à repenser son métier d’enseignant.
A la retraite depuis 2002, Bernard répond à la demande d’anciens élèves : « Aller d’élève à élève, de prof à prof, d’école à école pour que le mot honte n’existe plus ». Il propose aux enseignants des animations régulières à partir de la mallette pédagogique Tapori.
Il partage ici des moments forts de cette aventure.

« Ce sont les enfants qui m’ont formé. J’étais jeune enseignant lorsque j’ai découvert avec la troupe scoute de l’école, rassemblant des enfants de tous les milieux sociaux, la pédagogie que j’ai voulu appliquer dans mes classes malgré l’opposition de collègues : une pédagogie centrée sur l’enfant et en particulier le plus exclu. Après plusieurs années, j’ai rencontré dans la rue des gosses qui m’ont donné une première leçon : « Pour pouvoir apprendre, il faut être respecté ».

A partir de 1981, j’ai travaillé avec mes élèves le livre : « la Boite à musique » [1]. Dans ce livre, David, un enfant de la misère raconte sa vie, ses humiliations, ses espoirs, les malentendus. Il cherche à se faire entendre par tous les moyens, les plus spectaculaires, les plus maladroits.
Quel n’a pas été mon étonnement d’entendre mes élèves dire :
« C’est notre vie ». 
« Je me croyais le seul à vivre dans la honte." 
ou encore : "Pour pouvoir apprendre, nous devons être libérés de la honte car un élève honteux se referme sur lui-même, se sépare de ses amis ».

En mai 2008, au cours d’une session Tapori en France, j’ai découvert le conte « Et l’on chercha Tortue » qui fait partie de la valise pédagogique Tapori (voir encadré). J’ai été frappé par l’émotion d’une participante qui, ayant aussi connu une vie difficile, s’est exprimée, dès la lecture du conte terminée : « Au début, c’est chaud... la fin est apaisante ».
Un élève après avoir entendu ce conte à écrit : « Au début, tous se haïssent et à la fin, réconciliation et amitié ».
Cette dame et cet enfant expriment ce qui se vit dans chaque classe dès la première animation : un autre monde se construit, un monde de paix, lorsque le plus faible est respecté. Ceci alors que les médias relatent la violence grandissante dans les écoles.
 
Les réactions des enfants montrent combien ce conte leur parle.
Certains ont dit :
« Je pense à un enfant de 2° secondaire. Il est toujours tout seul dans son coin et ne parle, ne joue avec personne. Si on s’approche de lui, soit il part, soit il répond d’une toute petite voix oui ou non et il s’en va. Beaucoup se moquent de lui. Tout le monde l’appelle Kidibule, la marque de son sac.... » 
« Je songe à Nora. Sa famille est musulmane. Ils sont rejetés à cause de cela. Nora n’a pas d’amis et la commune n’est pas d’accord qu’ils habitent ici. »
« Dans la classe, les filles disent les choses que je ne sais pas faire et que je suis grosse. »
 
Et une enseignante s’exclame : « Comment faites-vous ? Comment faites-vous pour créer ce dialogue et cette paix ? »
Cette question est importante car permettre aux enfants d’exprimer ce qu’ils ressentent, mais aussi ce qu’ils font pour créer un climat de respect et de paix pour que chacun apprenne ne se fait pas de manière spontanée. Il faut créer pour cela un climat favorable pour que chacun puisse s’exprimer, surtout les enfants qui ont le plus de difficultés. Il faut un climat de paix pour que les enfants les plus en difficultés retrouvent confiance en eux et soient convaincus l’assurance qu’ils ont leur place dans la classe, qu’ils peuvent aussi apprendre et que leur parole sera écoutée.

Lorsque je rencontre une classe pour la première fois, j’explique la raison de ma présence : supprimer la honte. Et je donne deux consignes : personne ne rit du plus faible et chacun peut apprendre à l’autre.
Un grand silence se fait. Je distribue le conte. Après la lecture, j’invite les enfants à souligner quelques mots qui résonnent en eux, puis à répondre de façon anonyme à quelques questions en insistant sur l’importance pour moi et le mouvement ATD Quart Monde de leur réponse. Puis certains acceptent de lire ce qu’ils ont écrit. Pour éviter les indiscrétions, je ramasse moi-même les feuilles. Lors de l’animation suivante, je distribue les feuilles avec toutes leurs réponses. Nous choisissons pour celles à mettre sur une affiche.
 
La parole des plus fragiles peut rétablir la communication et l’échange car leurs aspirations sont celles de tous. Des livres comme « La boite à musique » comme « Et l’on chercha Tortue », écrits à partir du recueil de la parole et de l’expérience de vie d’enfants en situation de précarité, sont « des livres libérateurs »
Ce sont aussi des livres qui nous humanisent tous. La honte, suscitée par la violence du mépris, est une cause de la violence. Je suis témoin que lorsque dans une classe, le plus faible a la garantie d’être respecté, il ose dénoncer l’injustice et libère les autres élèves de la honte. Un climat de paix se bâtit jour après jour. C’est mon expérience de vie. 

Propos recueillis par Bernadette Pinet

 

La mallette Tapori

La mallette Tapori s’adresse aux enseignants et à tous ceux qui travaillent avec des enfants de 7 à 12 ans. Elle contient un dossier de présentation destiné à l’enseignant, et pour les enfants trois livres Et l’on chercha Tortue, Je serai cascadeur et Les cinq pierres dorées, accompagnés chacun d’un livret pédagogique. Enfin, un CD de quatre chansons et deux posters viennent compléter l’ensemble.

Les deux albums et le roman servent de base pour aborder le thème de la grande pauvreté et de la solidarité avec les enfants. L’imaginaire, le jeu, le chant, la création collective, ce sont autant de pistes qui aideront les enfants à mieux comprendre ce que vivent les plus pauvres d’entre eux. Mais le but de cette mallette, c’est aussi de permettre aux enfants de témoigner de leurs gestes quotidiens pour refuser la misère ; refuser, comme Wim, dans Je serai cascadeur, qu’on laisse leurs copains de côté.

[1« La Boite à Musique » , J.M. Defromont, Ed. Quart Monde, 286 p., 8 €