Sanctionnée parce qu’elle aide

Article de ’Partenaire’ n° 70, novembre-décembre 2010

Article posté le 30 décembre 2010 Print Friendly

Sanctionnée parce qu’elle aide

Son hésitation se lisait dans les yeux.
Pourtant, Hélène n’en pouvait plus. Elle accueillait Pauline chez elle depuis quelques semaines. C’était une ancienne voisine revue un peu par hasard dans un café. D’emblée, Pauline lui avait
confié sa détresse : son compagnon l’avait abandonnée, l’avait même chassée de chez lui. Sa grand-mère qui habitait un logement social, ne voulait pas l’accueillir par crainte d’une majoration de loyer. Elle se retrouvait une nouvelle fois à la rue, mais cette fois c’était plus grave, car elle était enceinte.

Il ne fallait pas d’avantage d’explications pour Hélène. Elle lui avait dit spontanément : « Viens chez moi, le temps de trouver autre chose ». Vous allez me dire qu’Hélène avait manqué de jugeote, qu’elle aurait pu aider son amie à trouver un hébergement dans une maison maternelle, que c’était aller droit au casse-pipe que de proposer d’héberger chez soi quelqu’un qu’on connaît
à peine, que finalement, cela n’arrangerait rien et qu’au lieu d’avoir une personne à la rue, on risquait d’en avoir deux. Mais Hélène, elle est comme ça et vous ne la changerez pas ! Elle-même en a trop vu dans la vie pour réagir autrement. La rue, elle sait ce que c’est, et aux donneurs de leçons, elle répond : « On ne laisse personne à la rue, pas même un chien ». Il n’y a rien à répliquer à ça et heureusement qu’il y a des gens comme Hélène, même si on ne peut pas
donner tout à fait tort à ceux qui veulent la raisonner !

Trop de misère et de déconvenues avaient amené Pauline à chercher à oublier les duretés de la vie en se noyant plus qu’il ne fallait dans l’alcool. Elle n’aurait jamais tenu le coup dans une maison maternelle. Les règlements, les contraintes de la vie communautaire, ce n’était pas pour elle. Pour utiliser le langage des assistants sociaux, elle était trop désocialisée. Pour elle, incontestablement, c’était la rue ou l’accueil inconsidéré d’Hélène.

Puis, l’inévitable s’enchaîna, du moins l’inévitable dans l’état actuel des lois. Le CPAS qui aidait Hélène, eut vent qu’elle hébergeait une tierce-personne, en soi susceptible d’avoir des revenus, et lui notifia son intention de réduire le RIS au taux cohabitant. Le budget déjà trop juste pour une personne se réduirait encore et deviendrait intenable pour deux. Il passerait de 740€ à 493€ par mois. Le loyer ou la facture de gaz, ce ne serait même plus ça le choix. Dorénavant, ni l’un ni l’autre ne pourraient plus être payés. Hélène se trouvait acculée. Pour survivre, elle devait
chasser Pauline, la mettre à son tour à la rue, et l’une et l’autre savaient qu’alors l’enfant à naître risquait à coup sûr d’être placé. Elle avait demandé à Pauline de partir, qui refusait. On lui avait alors dit qu’elle devait faire appel à la police, déposer plainte pour violation de domicile
et qu’alors elle pourrait être débarrassée de son encombrante amie qui la tirait vers le bas.

Elle hésitait et son hésitation se lisait dans les yeux…

Georges de Kerchove

Cette femme risque d’être sanctionnée simplement parce qu’elle aide… Aujourd’hui les personnes vivant dans de grandes difficultés sont de plus en plus souvent contrôlées et sanctionnées.

Avec d’autres associations de tout le pays, ATD Quart Monde a réfléchi à cette question. On parle de conditionnalité des droits, dans la mesure où l’accès aux droits fondamentaux est soumis à des conditions de plus en plus contraignantes. Ce travail collectif a donné lieu à un document qui est disponible. Vous pouvez aussi l’obtenir sur simple demande en appelant notre secrétariat.