Quelques temps forts de l’histoire du mouvement ATD Quart Monde en Belgique

Article de Partenaire n° 50, novembre / décembre 2006

Fondé en France, ATD Quart Monde a très vite établi des relations avec des personnes vivant dans d’autres pays. En Belgique, dès 1963, Hubert Dendelot anime un premier secrétariat. En 1969, André Modave, volontaire belge, vient habiter à Molenbeek ; le mouvement démarre en Flandre en 1977.
Article posté le 1er décembre 2006 Print Friendly

Des projets novateurs à la rencontre des aspirations des plus pauvres

Rassemblement et prise de parole : l’Université Populaire Quart Monde
En Belgique, des personnes très pauvres commencent à se rassembler, d’abord au fond d’une impasse à Molenbeek. En 1976, ont lieu, dans la Maison Quart Monde, avenue Victor Jacobs, les premières réunions « inter quartiers » qui deviendront l’ « Université Populaire » . Ces activités se poursuivent aujourd’hui. L’Université Populaire Quart Monde apparaît comme un lieu de reconnaissance, de formation et de dialogue avec d’autres membres de la société. Dès 1980, ATD Quart Monde est reconnu comme « service général d’Education Permanente ».

Les plus pauvres ne sont pas des "cas" isolés, ils forment un peuple. Faire reconnaître cela fut un des premiers combats du mouvement. Pour les plus pauvres, cette reconnaissance permet de situer leurs efforts dans un combat collectif. Elle amène la société à se remettre en question et à aborder la pauvreté autrement.

L’aspiration à la culture : du pivot culturel au projet « Art et Familles »
En 1971 un pivot culturel est ouvert à Cureghem (Anderlecht) ; il comporte une bibliothèque et un atelier de peinture. Des bibliothèques de rue se développent rapidement en Communauté française. En 1983, l’ordinateur fait son apparition dans les animations. En 1984 se déroulent les premières semaines de l’Avenir Partagé, animations d’été dans des quartiers défavorisés.

"Pivot culturel" - 1973En 1988, s’ouvre la  Maison des Savoirs à Bruxelles. Des artistes y animent différents ateliers. Elle est reconnue comme Centre d’Expression et de Créativité. La participation et l’accompagnement dans la durée de personnes très pauvres débouchent sur des réalisations de grande qualité : une exposition de peinture (1996) ; un concert de la chorale à la Monnaie et l’enregistrement d’un CD (1997) ; la réalisation de « Les Ambassadeurs de l’Ombre », au Théâtre National (2000). Après cela, l’équipe de la Maison des Savoirs a voulu retourner à la rencontre de nouvelles personnes en grande pauvreté là où elles vivent et bâtir, avec elles, le projet « Art et Familles », à partir d’ateliers de création.

Des actions de promotion familiale
L’ensemble des actions du mouvement rejoint l’aspiration constante des plus pauvres dans tous les pays à pouvoir vivre en famille. Des projets plus spécifiques ont été développés pour soutenir ensemble parents et enfants, comme la « Maison des mamans et des petits » à Liège, de 75 à 79 ; les après-midi et les vacances familiales. Un projet axé sur la petite enfance commencera bientôt à Ougrée, en partenariat avec d’autres associations.

Des projets de défense des droits
Les premières réunions "inter-quartier" de l'Université Populaire Quart MondeEn lien avec le mouvement, des professionnels cherchent à repenser leurs pratiques, pour permettre l’accès des plus pauvres aux droits fondamentaux.
En 1975, le projet Santé-Culture démarre dans un quartier défavorisé de Molenbeek. Outre une maison médicale, des professionnels de la santé mettent progressivement sur pied, avec des personnes très pauvres, différentes actions de promotion familiale, d’accès au bien-être, de partage. Au début des années 80, la première Maison Droit Quart Monde voit le jour à Bruxelles ; ces maisons rassemblent des avocats engagés pour l’accès de tous à la justice. Ils mettent aussi en route d’autres actions, comme le Comité Droits de l’Homme Quart Monde ou la permanence juridique « Droits sans Toit », à la Gare Centrale.

De 1978 à 1985, ont lieu une campagne contre l’illettrisme et une expérience collective d’alphabétisation . L’association « Lire et Ecrire » reprend ensuite ce combat. De nombreuses actions sont menées avec des jeunes tout au long des années 80 et 90. Dans les années 80, est mis sur pied un atelier professionnel à Liège. Plus récemment, un travail quotidien avec des personnes sans-abri débouche sur leur participation active avec d’autres à différents combats pour le respect des droits de tous, notamment le droit au logement et le droit d’être enterré dignement.

Détruire la misère est l’affaire de tous

La misère n’est pas une fatalité et ceux qui la subissent n’en sont pas responsables. Elle constitue un gâchis humain et une injustice inacceptables. Susciter un changement de regard, un changement de comportements, à la fois des citoyens, des professionnels et des responsables politiques, est indispensable pour l’éradiquer.

De tout temps, en tous lieux, les plus pauvres ont lutté contre la misère qu’ils connaissent. Dès sa fondation, ATD Quart Monde a mobilisé des citoyens de tous bords pour qu’ils s’engagent auprès des plus pauvres. Ensemble, ils forment un courant de refus de la misère. Ce courant ne peut rester marginal. Chacun est invité à contribuer à le faire connaître et à lui donner de la force.

Informer, sensibiliser, mobiliser
Le mouvement informe régulièrement à travers un publication qui, en fonction des époques, a porté différents noms : « Nous, d’un Peuple », « Feuille de Route », « Partenaire » et, en communauté Flamande, « Vierde Wereld Blad ». Au cours des années, différentes campagnes, les unes nationales, les autres internationales, ont cherché à mobiliser l’opinion publique autour de ce que vivent les plus pauvres.

Le mouvement Tapori, rassemblant des enfants de tous milieux et de tous pays dans un courant d’amitié, se développe. De nombreuses rencontres ont lieu avec des jeunes, dans les écoles notamment ; certains participent à des chantiers ou des animations d’été…

Dialogue avec les pouvoirs publics
Depuis ses origines en Belgique, ATD Quart Monde essaie de faire entendre la voix des très pauvres auprès des responsables politiques. Ce dialogue est mené tous les niveaux : local, régional, communautaire et fédéral. C’est un dynamique constante dont un moment essentiel a été la réalisation du rapport général sur la pauvreté (RGP).

Le rapport général sur la pauvreté
Ce projet est inscrit dans le programme de gouvernement en 1992. ATD Quart Monde est sollicité pour le réaliser avec la section CPAS de l’Union des villes et des communes et la Fondation Roi Baudouin. Il accepte sous réserve que d’autres associations y participent également. Dans tout le pays, des groupes comprenant des personnes vivant dans la pauvreté se mettent au travail. Un travail de deux ans qui conduit à la publication d’un rapport qui fait référence. Pour la première fois, un rapport sur la pauvreté est réalisé avec ceux qui la vivent. Et c’est leur vécu qui est au centre. De plus, ce rapport fédéral met clairement en avant le lien entre grande pauvreté et droits de l’Homme. « Ce rapport, disent le participants, c’est l’espoir d’être enfin entendus et que cela change la vie. »

Un accord de coopération intergouvernemental concernant la lutte contre la pauvreté est signé. Le Service de Lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale (SLP) est mis en place. Il reçoit mission de soutenir le dialogue entre associations « où les pauvres prennent la parole » et les autres partenaires.

Depuis, dans la suite du RGP, des « réseaux » et des groupes thématiques continuent à travailler, dans différentes associations et au SLP. C’est ainsi que, dans la prolongation des contacts établis, un groupe de travail « AGORA » se met en place en 2000, réunissant des responsables de l’Aide à la Jeunesse et des familles ayant l’expérience de la pauvreté et du placement, rassemblées dans ATD Quart Monde et Luttes Solidarités Travail. Le 17 octobre 2005, un colloque rend compte du travail du groupe Agora sur « les premiers contacts de l’Aide à la Jeunesse avec les familles ».

2005 est l’année de l’évaluation de 10 ans du RGP. S’il y a certes des avancées institutionnelles et législatives, la pauvreté perdure et s’aggrave. Les conditions de participation des plus défavorisés sont peu reconnues et mises en œuvre.

La misère est une violation des Droits de l’Homme. Gravée sur le marbre du Trocadero, cette affirmation a eu du mal à s’imposer. Elle est probablement encore mise en doute. Pourtant, c’est bien ce que vivent les plus pauvres. Conscient de cela, ATD Quart Monde n’a jamais accepté d’enfermer les pauvres dans des mesures d’assistance, mais a l’ambition de chercher, avec eux, les moyens de les restituer dans leurs droits.

La grande pauvreté, violation des Droits de l’Homme
De 81 à 83, ATD Quart Monde se mobilise dans une campagne internationale. Des milliers de « feuilles de fait » sont écrites. Un rassemblement international « Pleins droits pour tous les hommes » est organisé à Forest-National, le 15 mai 1982. L’ « appel aux défenseurs des Droits de l’Homme » demande de faire reconnaître dans les textes internationaux la misère et l’exclusion sociale comme violation primordiale des Droits de l’Homme. Il recueille 81.430 signatures en Belgique, 232 500 au niveau international. Ces signatures sont déposées à l’ONU.

17 octobre 2000En 87, la campagne « 100 000 voix pour les sans voix » mobilise des milliers de chorales. Le 17 octobre, plusieurs dizaines de milliers de défenseurs des Droits de l’Homme se rassemblent au Trocadéro à Paris. Une dalle à l’honneur des victimes de la misère est inaugurée par Joseph Wresinski.

17 octobre, Journée Mondiale du refus de la misère
Depuis, cette journée est célébrée sur tous les continents par des membres et amis du mouvement. Les personnes très pauvres s’y reconnaissent et y participent. Fin 1992, le 17 octobre est reconnu comme « Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté » par l’Assemblée Générale de Nations Unies. Des répliques de la dalle ont été érigées à différents endroits symboliques. En 2002, l’inauguration de la dalle devant le Parlement européen à Bruxelles mobilise tous les membres du mouvement en Belgique.

Une dynamique de participation des plus pauvres à la réflexion, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques

Cette dynamique sous-tend l’ensemble des actions d’ATD Quart Monde. Elle est présente aussi dans le travail entre personnes d’horizons différents à l’intérieur de l’association, comme dans les dialogues avec des partenaires extérieurs. Mais elle nécessite une réelle formation et une vigilance constante. Les programmes de croisement des savoirs et des pratiques s’inscrivent dans cette dynamique.

En 1996, se met en place le « conseil national du mouvement en Belgique ». Il rassemble pour une réflexion commune des représentants des différents membres du mouvement (volontaires-permanents, militants Quart Monde et alliés) engagés dans différents axes d’actions. De même depuis 2000, des sessions de « formation commune » sont organisées en Belgique : des personnes engagées dans le mouvement, ayant ou non l’expérience de la misère, apprennent à penser et travailler ensemble.

Le sens profond de ce qu’entreprend ATD Quart Monde est de permettre aux plus pauvres d’être acteurs de la société. Ils font sans cesse l’expérience de l’injustice et connaissent des conditions de vie qui nient leur dignité d’homme et de femme. En raison de cette expérience, ils peuvent apporter une contribution unique à la société. Qui peut mieux montrer les chemins de la justice que celui qui a vécu l’injustice ?

Un mouvement international
Les enjeux liés à la grande pauvreté dépassent les frontières d’un pays. ATD Quart Monde Belgique a toujours participé aux actions du mouvement international, notamment pour permettre la participation des plus pauvres et faire reconnaître leur vécu, lors des « années internationales » (de la Femme, de l’Enfant, de la Jeunesse, de la Famille) et auprès des instances internationales…

Le Conseil du Mouvement - novembre 2005ATD Quart Monde existe maintenant dans de nombreux pays de tous les continents. Le mouvement en Belgique soutient l’engagement de volontaires-permanents belges qui ont rejoint des personnes engagées avec les plus pauvres dans d’autres pays, notamment des pays en voie de développement.

Fréquemment, ont lieu des rencontres entre membres du mouvement des différents pays. Par exemple, à l’occasion de la première session des militants Quart Monde d’Europe, en 2001, des militants de Belgique ont participé à la réalisation de l’ouvrage collectif présentant 150 portraits de militants décédés.

En 2004, les Assises du mouvement international ont mobilisé l’ensemble de ses membres dans le monde, dans un processus qui a abouti à un texte commun. Aujourd’hui, la déclaration de solidarité invite chacun à se positionner par rapport à ce combat pour les droits et la dignité de tout homme.

 

Dominique Visée