Pour une rencontre d’égal à égal.

Article de Partenaire n° 50, novembre / décembre 2006.

André Modave est volontaire-permanent. Il s’installe à Molenbeek en 1969. C’est là que le Mouvement ATD Quart Monde naît en Belgique.
Article posté le 1er décembre 2006 Print Friendly

Les plus pauvres présentés comme des compagnons.

Quand j’ai rencontré le Père Joseph pour la première fois, je croyais qu’il allait me parler de la pauvreté, c’est pour cela que j’étais venu. Mais ce qui m’a séduit, c’est qu’il m’a présenté les pauvres comme des compagnons, des compagnons de connaissance, avant qu’il ne s’étalle sur les difficultés de la vie. Après trois ans passés à Pierrelaye (centre du mouvement en France), comme je suis prêtre, je devais revenir en Belgique. Le Père Joseph m’a simplement dit : "Vas-y, permets aux familles du Quart Monde d’apparaître, de se rassembler, de parler."

1975 - Rencontre après une action collective menée pour éviter l'expulsion d'une familleEn Belgique, à l’époque, il y avait bien sûr une certaine perception de l’inégalité. On savait qu’il y avait des personnes mal logées ou même à la rue, des enfants en danger, des immigrés rejetés. Ils étaient perçus comme des problèmes que la société avait encore à régler. Mais il n’y avait pas de conscience d’une pauvreté héréditaire et encore moins de l’existence d’un peuple de pauvres. Une personne m’a d’ailleurs dit : "On voit qui tu veux rejoindre, mais ce sont des gens peu fréquentables, il n’y a pas moyen de vivre avec eux. Ne t’engage pas dans ce chemin-là".

Des gens que personne ne voulait défendre

On parlait donc d’inégalité en terme de revenu financier, mais ce n’était pas tellement pertinent. Ainsi, par exemple, des personnes âgées ou des immigrés avaient des revenus insuffisants, mais pouvaient être aidés par l’épicier du coin, le curé de la paroisse ou une association. Je voyais autour de moi des gens avec des revenus aussi bas mais personne ne voulait les défendre parce qu’ils avaient une très mauvaise réputation. Ils étaient critiqués par tout le monde, aussi bien les commerçants, la police ou les "dames d’oeuvre". C’étaient souvent des familles nombreuses, d’origine belge. Elles ressemblaient très fort aux familles que j’avais connues dans les bidonvilles ou à l’extrémité des banlieues en France. Avec ces familles-là que je côtoyais au jour le jour, j’ai commencé à bâtir le mouvement dans un quartier populaire de Bruxelles, dans l’impasse d’Hondt à Molenbeek-Saint-Jean pour être précis.

Les gens se retrouvaient chez moi, à deux ou trois, parfois plus. Au fil des rencontres, ils m’ont dit : "On te raconte toujours nos histoires, mais ça ne changera rien. Il faut rencontrer des personnes qui sont plus haut que nous, des assistantes sociales, des instituteurs, des policiers, des commerçants." On a alors commencé des réunions plus officielles, toujours chez moi, avec des gens "plus haut placés", en s’appuyant sur l’expérience des Universités Populaires qui débutaient en France. Ainsi, on a commencé petit à petit à bâtir ensemble une parole un peu plus structurée. Mais ce fut long. Les familles que je rencontrais déménageaient régulièrement, parfois sans laisser d’adresse, de peur d’être retrouvées par les huissiers ; certaines se sont enfuies à cause de la police. Mais souvent, elles m’avaient fait connaître d’autres personnes qui, elles aussi, avaient une histoire très semblable. Il y avait plus de monde aux réunions et la chambre que j’occupais dans l’impasse devenait trop petite. Nous avons alors eu nos premiers bureaux dans la rue de l’Abattoir à Anderlecht. Après cinq ou six ans, alors que le mouvement commençait à se faire connaître, le Père Joseph m’a demandé de me consacrer en priorité aux personnes - et en particulier aux volontaires - qui rejoignaient le mouvement pour qu’à leur tour, ils puissent s’engager avec les familles. C’est ainsi que j’ai accepté de quitter l’impasse pour aller à la rue Victor Jacobs.

Des gens qui aspirent à être reconnus comme des frères.

Pour caractériser les étapes suivantes, je dirais simplement ceci : elles ont toutes été faites avec les familles très pauvres, soutenues par un rassemblement et une prise de parole qui commençait en France et au niveau international. Avec des personnes très pauvres, toujours plus grandes que leurs besoins, aspirant à être reconnues dans leur rôle de parents, de citoyens ou de travailleurs et, pour ceux qui croient, dans leur rôle de fils de Dieu. Sans cette reconnaissance préalable, il n’y a pas de rencontre d’égal à égal. Les très pauvres demandent d’abord à être reconnus comme des frères. Alors et seulement alors, on peut commencer à faire appel aux droits de l’homme, sans devoir faire préalablement la démonstration d’un besoin pour revendiquer une aide.

 

Propos receuillis par Georges de Kerchove