Loredana, maman mendiante

Article de ’Partenaire’ n° 69, septembre-octobre 2010

Article posté le 4 octobre 2010 Print Friendly

Loredana, maman mendiante

Elle a un beau visage doux, mais inquiet. Elle dit : « On raconte que pour nous, les Roms, mendier est naturel ou que cela fait partie de notre culture. C’est faux, nous n’avons pas le choix. Les premières fois, mon cœur battait et ce n’était pas facile. Je préfère ceux qui me donnent quelques centimes en me regardant que ceux qui me jettent des euros. » Loredana vient de Roumanie, Etat qui fait partie de l’Union européenne. Mais il y a des citoyens européens de seconde zone. Tant qu’elle n’a pas de travail, elle ne pourra pas résider légalement en Belgique. Elle ne parle presque pas français et ne sait ni lire ni écrire, cela ne va pas être facile. Elle n’a pas non plus droit à l’aide sociale. On est deux fois de seconde zone lorsque l’on est roumaine et lorsque l’on est rom. Il faut peut-être parler de citoyens européens de troisième zone ?

Loredana a été arrêtée fin 2008 parce qu’elle mendiait avec ses enfants dans la Gare du Midi. Elle s’était mariée à 16 ans et avait déjà deux filles. La plus jeune était encore nourrie au sein. Il s’est trouvé un juge assez aveugle ou stupide pour la condamner à 18 mois de prison ferme et à 4.500 euros d’amende. Le bébé a été emprisonné avec Loredana. C’est ainsi que cela se passe lorsque l’enfant n’a pas un an. En prison, la petite était très difficile et l’intérêt qu’elle suscitait chez toutes les autres détenues séparées de leurs enfants n’arrangeait pas les choses. Alors Loredana a confié l’enfant à son père qui est allé lui-même chercher sa propre mère en Roumanie pour l’aider à s’occuper de ses filles. Chaque jour, il se présentait à la prison pour que la maman puisse nourrir le bébé. On disait à la plus grande que maman était partie ailleurs pour travailler. Finalement, la maltraitance du système pénal était infiniment plus grande que celle que l’on reprochait à la mère.

La Cour d’appel a libéré Loredana après deux mois. Elle a dû comparaître à nouveau quelques mois plus tard pour qu’il soit statué sur son recours. Elle avait très peur de retourner en prison, mais elle s’est présentée à l’audience. La Cour a rappelé que mendier n’est plus un délit en Belgique depuis 1993. Le Code pénal punit l’exploitation ou la traite des enfants dans des réseaux de mendicité, mais ce n’était évidemment pas le cas pour cette maman qui mendiait avec ses propres enfants. Loredana a été acquittée. Au prix d’un autre procès, elle a par ailleurs obtenu l’aide sociale.

La décision de la Cour d’appel a été critiquée dans certains médias, au nom de l’intérêt des enfants. Mais finalement, malgré la souffrance et l’expérience traumatisante de la prison qui a bien sûr affecté les enfants également, Loredana est fière de son courage. Elle se dit que l’aboutissement de son affaire pourra aider les mères roms et toutes les mamans qui doivent supporter chaque jour le mépris des passants parce qu’elles sont obligées de mendier. Elle pense aussi à tous les exclus et à tous les pauvres, parce qu’elle a pu faire comprendre que la répression et la prison ne résoudront jamais les questions posées par la mendicité.

Loredana, son mari et leurs enfants vont bien depuis qu’ils ont été aidés et non plus humiliés, et vous transmettent un grand bonjour.

Jacques Fierens.

 

Campement rom en banlieue parisienne, mai 2007.
Ph. Efpaix Atd Quart Monde