Les pauvres encore plus pauvres.

Extrait du journal "Partenaire" n° 57

Article posté le 6 juin 2008 Print Friendly

Le 15 décembre dernier, des milliers de manifestants se sont retrouvés dans les rues de Bruxelles pour "crier" des revendications claires : la protection du pouvoir d’achat, la défense d’une sécurité sociale fédérale et une fiscalité équilibrée. L’augmentation des prix et la perte du pouvoir d’achat sont, en effet, des préoccupations importantes pour de plus en plus de personnes. Mais cette réalité touche d’abord les personnes et ménages qui ont de faibles ressources. En effet, dans un budget déjà serré, avec des postes calculés au plus juste et d’autres déjà supprimés, toute augmentation de prix rejaillit sur chacun des postes et peut avoir des conséquences graves.

La pauvreté de plus en plus aiguë

En 2005, 15% de la population belge était considérée comme pauvre (revenu inférieur à 60% du revenu médian, soit 772 €/mois pour un isolé) : 27% à Bruxelles, 18% en Wallonie, 11% en Flandre [1]. Fin 2006, le montant de quasi toutes les allocations sociales minimales se situait sous ce seuil de pauvreté [2].

Philippe Defeyt [3], économiste, estime que, depuis 2004, année où le nouvel indice des prix à la consommation a été mis en place, les ménages qui ont des bas revenus ont perdu jusqu’à 400 euros de pouvoir d’achat par an. Ce qui, auparavant, pouvait éventuellement permettre une petite marge de manœuvre, a totalement disparu.

La hausse des prix touche les biens de première nécessité, comme le logement, le mazout ainsi que le gaz et l’électricité (dont, depuis 2004, les prix ne cessent de flamber…), mais aussi l’eau et l’alimentation… Donc, elle touche davantage les ménages à revenus modestes ou faibles, pour lesquels ces postes représentent la plus grande part du budget.

L’indice des prix à la consommation tient mal compte des dépenses réelles des pauvres.

Prenons l’exemple du logement, en nous référant à un travail réalisé par Nicolas Bernard [4], professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis. En Belgique, une majorité de ménages (70%) est propriétaire de son logement. Mais à Bruxelles, 55% sont locataires. Par ailleurs, on constate dans cette ville que la part du budget-ménage consacrée au loyer est particulièrement importante : 54% des locataires déboursent, pour pouvoir se loger, une somme équivalente à au moins 41% de l’ensemble de ses gains. Les 10% des ménages les plus pauvres consacrent jusqu’à 64% de leurs ressources pour pouvoir se loger. Il faut comparer ces chiffres au faible poids du loyer dans le calcul de l’index : 5,5%. De plus, entre 1986 et 2000, l’augmentation des loyers a été beaucoup plus rapide que l’index. Cet exemple montre combien l’augmentation des prix affecte d’abord et surtout les ménages les plus démunis.

Les conséquences dramatiques de l’augmentation des loyers.

La question du logement est particulièrement aiguë, comme en témoignent l’augmentation du nombre de sans-abri et leur situation dramatique. Parmi ceux-ci, on compte de plus en plus de familles avec enfants. Leur accueil par le CASU [5] a explosé : 37 enfants et 89 femmes ont été accueillis en 2001 ; 386 enfants et 408 femmes en 2004 [6] !

Les allocations sociales augmentent moins vite que les salaires [7].

Les salaires ainsi que les allocations sociales sont indexés et augmentent donc avec le coût de la vie. Cependant, les salaires progressent aussi grâce aux négociations sectorielles et d’entreprise. Leur augmentation est donc plus rapide que celle des allocations et les écarts se creusent. De plus, les montants de certaines allocations sont plafonnés et donc moins rapidement indexés, voire non indexés. Par rapport aux augmentations du coût de la vie, les personnes bénéficiant d’une allocation sont donc moins bien protégées que celles qui ont un revenu du travail. La sécurité sociale constitue, moins que par le passé, un bouclier contre l’insécurité d’existence. Aujourd’hui on évoque souvent la possibilité de lier le montant des allocations au bien-être. Il faudrait vraiment qu’une telle mesure devienne réalité.

Le travail une protection contre la pauvreté ?

On présente souvent le travail comme le meilleur rempart contre la pauvreté. C’est loin d’être toujours le cas. Bien sûr les chiffres montrent un risque de pauvreté nettement plus grand pour des personnes au chômage que pour des personnes ayant un emploi. Mais il est loin d’être nul dans cette catégorie : en 2006, on l’estimait à 4% en Belgique [8]. Cependant, ce risque varie très fort en fonction de la situation du ménage, du niveau d’éducation et de qualification, du type de contrat, etc. : par exemple, il est estimé à 16% pour un travailleur wallon peu qualifié, avec enfant(s). Les emplois à temps partiel ont considérablement augmenté (en 10 ans, ils sont passés de 15 à 23%) ; et le temps partiel est rarement un choix. On constate une évolution négative de la qualité de l’emploi et la multiplication de statuts précaires n’offrant aucune perspective d’avenir à celui qui en « bénéficie ».

L’appauvrissement pèse sur la santé.

Les conditions de vie influencent fortement la santé. Il s’avère aussi que de plus en plus de personnes renoncent à des soins de santé pour des raisons financières. Les frais médicaux et pharmaceutiques ont eux aussi fortement augmenté : augmentation de 24% pour les frais médicaux et de 12% pour les frais pharmaceutiques entre 1996 et 2005, selon le CRIOC [9]. Selon l’Institut scientifique de santé publique, 29% des ménages belges estiment que leurs dépenses de santé sont trop élevées et 10% des ménages ont dû reporter des soins en raison de problèmes financiers. A ce sujet aussi, il y a des disparités régionales : 5% en Région flamande, 16% en Région Wallonne et 18% à Bruxelles [10].

Cette réalité doit nous pousser à une attitude de vigilance.

Les réponses aux conséquences de l’augmentation du coût de la vie pour les plus pauvres sont essentiellement des réponses d’urgence et de type caritatif. Nous devons certainement plaider pour une revalorisation des bas salaires et des allocations sociales, par exemple en alignant celles-ci sur le bien-être.

Mais cela ne suffit pas. La question des ressources est une question parmi d’autres. Nous avons évoqué le logement, le travail, la formation, la santé. Tous ces aspects sont liés. Nous ne pouvons nous battre pour le seul pouvoir d’achat, nous voulons garantir un système de solidarité ambitieux qui respecte l’ensemble des droits de chacun. C’était bien là l’esprit de la manifestation du 15 décembre.

Dominique Visée

[1Selon l’enquête européenne UE-SILC 2005

[2Observatoire bruxellois de la santé et du bien-être, 2006

[3« Indice des prix, indexation et pouvoir d’achat des ménages à petits revenus » Defeyt Philippe. Institut pour un développement durable, novembre 2007.

[4Loyers : Comment sortir de l’impasse ? N. Bernard in Les échos du logement 03/2006 n°1 (pp. 1-13)

[5Centre d’Aide Sociale d’Urgence, à Bruxelles

[6Les chiffres cités ont été publiés dans un article de la Libre Belgique du 09/08/2005

[7Voir notamment « L’indexation automatique : un mécanisme précieux, mais insuffisant » par Thierry Dock téléchargeable sur www.revue-democratie.be

[8Des analyses pertinentes sont fournies par le Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale (voir www.luttepauvrete.be/rapportbisannuel4.htm et www.luttepauvrete.be/chiffres_emploi.htm ).

[9Centre de recherche et d’information de organisations de consommateurs.

[10Enquête de santé par interview. Belgique 2004. ISSP (REF.D/2006/2505/5.2006) consultable à l’adresse http://www.iph.fgov.be/epidemio/epifr/crospfr/hisfr/table04.htm. Synthèse en pdf