Le partage culturel qui libère

Article posté le juillet 2006 Print Friendly

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“ Entre cette situation de dépendance d’un assistanat et celle d’une maîtrise des Droits de l’Homme, la culture doit faire la différence. Il s’agit tout d’abord de reconnaître la part de culture dont vivent les familles exclues. De vouloir connaître les attentes pour un changement que cette culture porte en elle-même. Car vouloir que des hommes sortent de l’exclusion avant de leur offrir les moyens d’une culture libératrice est un non-sens. Ce serait demander à une population de prendre en main ses lendemains en lui interdisant son passé et son présent. (...)

Atd Quart Monde depuis trente ans affirme le droit de la population la plus pauvre de valoriser son identité pour pouvoir prendre en main son destin. Ce droit suppose les moyens de l’expression culturelle collective, les moyens de la vie associative. Ce droit suppose aussi un accompagnement culturel. Cet accompagnement requiert l’investissement d’hommes et de femmes passionnés d’épouser la réalité sociale et culturelle d’une population et de s’engager avec elle. Développer une culture par une autre est une affaire de réciprocité. Les familles nous prendront au sérieux si nous-mêmes, nous les prenons au sérieux. (...)

Je pourrais témoigner longuement, et d’autres ici comme moi peuvent le faire, du sens inné des enfants les plus pauvres pour exprimer par la couleur et le dessin les réalités de leur vie, la sûreté de jugement, la clairvoyance des jeunes, l’authenticité de leur expression théâtrale, que ce soit dans les caves, les greniers, les entrées de nos HL.M. dans les taudis à East New York ou les slums des capitales du Tiers Monde (...)

Aucun animateur, aucun volontaire du Mouvement Atd Quart Monde, personne n’aurait pu susciter la créativité (qui apparaît lors de nos actions culturelles) si la liberté n’était inscrite déjà au cœur de ces populations, si leur création n’était déjà un cri de libération lancé comme défi au désespoir. La misère détruit l’homme mais elle lui apprend aussi qu’il a l’obligation de la détruire. ”

Intervention de Joseph Wrésinski au Centre Georges Pompidou à Beaubourg, 1987


« Concrètement, il ne s’agit pas du tout de ‘distribuer de la culture’ aux familles très pauvres qui en sont privées. Il s’agit avant toute chose de permettre à toute une population de se savoir sujet de culture, homme de culture. Il s’agit de permettre à l’ensemble de la société de reconnaître que le plus pauvre des ses membres a droit à la culture, qu’il est capable d’en être sujet et que sa contribution est essentielle à tous.

Menée en ce sens, l’action culturelle est effectivement primordiale. Elle permet de poser la question de l’exclusion humaine d’une manière plus radicale que ne le fait l’accès au droit au logement, au travail, aux ressources ou à la santé. On pourrait penser que l’accès à ces autres droits devient inéluctable, lorsque le droit à la culture est reconnu. Transmettre un patrimoine culturel, c’est intégrer ceux qui le reçoivent dans ce patrimoine même dont ce patrimoine même dont ils deviennent héritiers. C’est créer une même histoire, c’est s’identifier, chacun, mais alors dans la volonté de créer un destin commun entre tous les créateurs de ce patrimoine. Rien n’est plus difficile pour les nantis du savoir, car pour l’accepter, ils doivent accepter que les plus pauvres sont, eux aussi, créateurs de culture au même titre que les autres. S’ils sont reconnus à ce titre, la première dynamique à mettre en œuvre sera celle de la création d’espaces d’expression : des lieux de rencontre de toute sorte, où les familles du Quart Monde, enfants, jeunes, adultes, puissent rassembler leurs idées, approfondir leur pensée et développer leur créativité en collaboration avec des ressortissants de tous les autres milieux. Ces lieux (…) doivent être des carrefours d’échange entre l’expérience de vie du sous-prolétariat et celle des autres citoyens. Ils doivent être créateurs de relations nouvelles entre les hommes et donc d’une nouvelle culture. »

Joseph Wresinski, Culture et pauvreté, Editions Quart Monde, Cahiers Wresinski n° 7, p.39-41