Le nouveau rôle des CPAS : permettre de survivre provisoirement, mais sous contrainte

Une opinion de Georges de Kerchove à l’occasion du quarantième anniversaire de la création des CPAS

Article posté le 22 décembre 2016 Print Friendly

Le nouveau rôle des CPAS : permettre de survivre provisoirement, mais sous contrainte

Il faut apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots. (Martin Luther King)

A l’occasion du quarantième anniversaire de la création des CPAS, le 15 décembre dernier, une militante de longue date du Quart Monde analysait la politique de l’intégration sociale menée en Belgique ces dernières années. Elle émargeait au CPAS depuis plusieurs années et savait dès lors de quoi elle parlait.

« Ils ont fait de nous des mendiants, aujourd’hui, ils font de nous des criminels ».

Analyse sans appel ? Peut-être, mais qui renvoie aux préjugés tout aussi tranchés à l’égard des pauvres trop souvent considérés comme des paresseux profiteurs et des fraudeurs potentiels d’un système généreux. Et ces préjugés induisent les politiques dites d’intégration qui visent à réprimer plutôt qu’à inciter.

Elle nous disait deux choses.

D’une part, les revenus d’existence, minimex, RIS ou autres, restent largement inférieurs au seuil de pauvreté, ils ne permettent pas de survivre dans la durée, de s’émanciper en tant que citoyen libre. Ils maintiennent dans la dépendance et soumettent le bénéficiaire à la logique de la main qui reçoit, en dessous de celle qui donne.

D’autre part, ce socle en soi insuffisant s’est effrité au fil des ans. Présenté initialement comme un droit inconditionnel à l’existence, son accès est rendu toujours plus laborieux.

PIIS et service communautaire : des mesures aux nombreuses dérives

S’inscrit dans cette perspective la loi entrée en vigueur le 1er novembre 2016 imposant à toute personne qui frappe à la porte du CPAS de signer un contrat (PIIS) pour pouvoir bénéficier d’une aide. Pourtant, la personne acculée à solliciter une aide n’a aucune marge de manœuvre pour négocier le contrat, et on la sanctionne si elle n’en respecte pas les termes qui lui sont imposés. Qu’importe, si cette sanction ne sera qu’exceptionnellement utilisée comme le promet le Ministre, la menace de son application assure la docilité, comme en son temps, la répression pénale frappant les vagabonds, était censée garantir l’ordre établi. Mais cette répression n’a jamais réduit l’extrême pauvreté !

Plus récemment encore, sous le couvert d’insérer les pauvres inactifs, on peut leur imposer un travail en échange de leur allocation, notamment dans le cadre d’un service communautaire. Ce système de travail « bénévole » s’inspire du workfare en vigueur dans des pays anglo-saxons, dont l’efficacité est loin d’avoir fait ses preuves. De surcroit, il risque de mettre en concurrence les salariés et les « bénévoles »

En Angleterre, selon une étude parue en 2014, les personnes qui ont bénéficié du workfare n’ont pas trouvé un emploi plus facilement que les autres.

Lorsqu’il a instauré en 1990 ce système dans sa ville, Monsieur Giuliani, maire de New York, s’était engagé à ce que la main d’œuvre gratuite du workfare ne concurrencerait pas le marché du travail. Pourtant, huit ans plus tard, plus de la moitié des employés affectés au gardiennage des parcs publics avaient été congédiés par la ville et remplacés par des travailleurs bénévoles soumis au workfare. La logique de l’argent a prévalu sur celle de la dignité du travailleur…

Cette même dérive menace la Belgique. Le 10 novembre 2016, le Gouvernement flamand a supprimé le subside de l’aide à l’emploi des jeunes dans le secteur non-marchand (jongerenbonus non-profit). À terme, plus de 700 postes de travail occupés jusqu’ici par des jeunes peu qualifiés seront supprimés. N’est-ce pas tentant, et même logique pour certains, de les remplacer par des travailleurs bénévoles du CPAS qui ne couteront rien à personne ?

Georges de Kerchove, membre de l’équipe nationale d’ATD Quart Monde en Belgique