Le droit de vivre en famille menacé ?

article de Partenaire n° 75 novembre - décembre 2011

Comme d’autres, nous avons été choqués par des déclarations dans la presse, faisant suite à une évaluation du dispositif d’adoption. En effet, cette évaluation a associé tous les acteurs - professionnels, parents adoptants ou candidats à l’adoption – sauf les familles d’origine et les adoptés ! De plus, la situation de l’adoption est présentée uniquement en termes de marché : la demande reste forte, mais l’offre d’enfants en adoption internationale diminue… Enfin, parmi les mesures d’un plan d’action présenté par la Ministre Huytebroeck pour améliorer le dispositif d’adoption, figure une réflexion sur « l’adoptabilité de jeunes enfants, placés par l’Aide à la Jeunesse, dont les parents se désintéressent manifestement ».
Article posté le 2 janvier 2012 Print Friendly

Le droit de vivre en famille menacé ?

Le droit de vivre en famille est au cœur du combat des familles très pauvres. Nous sommes tous témoins des efforts et gestes de parents, pour assurer aux enfants la meilleure vie possible, dans des conditions parfois inhumaines.

Le droit de fonder une famille et d’élever ses enfants est inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme. La Convention Internationale relative aux Droits de l’Enfant consacre de nombreux articles au droit à la vie et aux relations familiales, ainsi qu’au droit des familles à l’aide de l’Etat [1] . Mais, dans les situations de grande précarité, ces droits sont peu reconnus par les institutions, les professionnels et les associations de défense des droits de l’homme.

Partout, la grande pauvreté sépare les familles

Ce fait est reconnu et décrit dans une étude, réalisée à la demande de l’ONU par ATD Quart Monde, à partir de la rencontre de familles très pauvres sur tous les continents [2], étude réalisée par ATD Quart Monde international pour l’ONU en 2004].

« Aussi longtemps que l’extrême pauvreté existera, des parents se sentiront acculés à confier leurs enfants à d’autres, des enfants rejoindront la rue, et les systèmes d’aide à l’enfance douteront de la capacité des parents à élever leurs enfants. »
« La responsabilité envers les familles très pauvres implique de bâtir un dialogue constructif avec elles pour évaluer régulièrement les services proposés. »

En Belgique aussi…

Le placement d’enfants est une expérience douloureuse et une hantise pour la plupart des familles vivant dans la grande pauvreté. Cette crainte freine et fausse les relations avec les différentes institutions qui devraient justement leur permettre d’accéder à leurs droits.

Il arrive aussi que des parents dans des situations de détresse subissent des pressions pour donner leur enfant en adoption. Auparavant, une loi permettait de déclarer abandonné un enfant dont les parents ne s’étaient pas manifestés pendant un an. Cette loi a été abrogée en 1999, suite au rapport général sur la pauvreté et à des études scientifiques.

… aujourd’hui

Aujourd’hui encore, la majorité des enfants placés par l’Aide à la Jeunesse sont issus de familles pauvres. Celles-ci continuent à vivre dans la peur qu’on ne leur en retire la garde. La crise risque d’aggraver encore la situation ; certains ne peuvent plus se loger…
De plus, ces placements ont tendance à durer, parce que la situation des familles s’améliore très difficilement.

En outre, le maintien des relations entre les parents et les enfants placés, est, de fait, souvent limité, voire découragé, par les institutions de placement ou d’accueil, qui fixent les rythmes et conditions de visite, souvent sans tenir compte des aspirations des enfants et des familles, ni des obstacles que celles-ci doivent surmonter (accès à l’information, manque de moyens financiers, de moyens de déplacement…).

Qui mesurera le désintérêt des parents et comment ?

Nous sommes très inquiets face à la proposition de réflexion sur « l’adoptabilité de jeunes enfants, placés par l’Aide à la Jeunesse, dont les parents se désintéressent manifestement ».

Actuellement, l’appréciation de « l’intérêt supérieur » de l’enfant et du désintérêt de sa famille est exclusivement du ressort des professionnels. Aussi formés et ouverts soient-ils à la réalité de la grande pauvreté, ils ne peuvent le faire seuls, sans les premières personnes concernées, les parents, dont le point de vue est rarement recherché et pris en compte actuellement !

Nous refusons avec force une telle proposition !

Dans l’immédiat, nous demandons que les familles d’enfants placés et les associations où elles peuvent se rassembler soient associées à la réflexion, avant d’envisager un changement de loi. Certes, cette participation est difficile. Mais l’expérience d’« Agora » [3] montre que les familles qui résistent quotidiennement à la misère peuvent exprimer leur point de vue. Ce dernier est non seulement particulièrement intéressant mais indispensable à un meilleur bien-être de la société toute entière.

LST et la CODE [4] se sont associés à ATD Quart Monde pour interpeller la Ministre Huytebroeck et les responsables politiques et institutionnels. La Ministre a réagi rapidement et a reçu une délégation des associations. Un dialogue s’est amorcé et des pistes se dégagent.

Nous resterons vigilants sur ce sujet qui est au coeur du combat des familles.

Dominique Visée-Leporcq

[1Voir les analyses Grande Pauvreté et droits de l’Enfant : 5. Le droit à la vie familiale : le placement, déni du droit de vivre en famille ? et les suivantes. Téléchargeables sur www.atd-quartmonde.be

[2“ Comment la pauvreté sépare parents et enfants : un défi pour les droits de l’homme ”

[3Le groupe « Agora » est un groupe de travail permanent mis en place après le rapport général sur la pauvreté. Il rassemble d’une part, les associations LST (mouvement Lutte Solidarité Travail) et ATD Quart Monde et, d’autre part, la Direction générale et des travailleurs de l’Aide à la Jeunesse.

[4CODE : Coordination des organisations pour les droits de l’enfant, dont fait partie ATD Quart Monde.