La parole, acte de liberté

Extrait du Journal « Partenaire » n° 56 - février 2008

« Maintenant qu’on a appris à parler, personne ne pourra nous faire taire », disait cet homme à l’issue d’une réunion de l’Université Populaire Quart Monde. Et à quelqu’un qui se plaignait que rien ne changeait, il répliquait : « la vie reste peut-être aussi difficile, mais ce qui a changé, c’est qu’on ose parler ».
Article posté le 13 février 2008 Print Friendly

Cet homme allait droit à l’essentiel car prendre la parole, c’est tout à la fois changer radicalement, agir pour se libérer et s’engager comme citoyen. Privé de parole, vous ne pouvez vivre que dans la dépendance et sous le regard des autres, vous ne pouvez que vous faufiler dans l’ombre des autres et en marge des autres. Vous ne pouvez être perçu que comme un problème plus ou moins épineux que d’autres ont à résoudre, mais sur lequel vous n’avez aucune prise. Votre propre sort vous échappe, il est entre les mains des autres. Vous êtes à la merci de la roue de l’infortune que d’autres font tourner.

Mais les choses changent. Ainsi, au prix d’efforts acharnés, les très pauvres ont fait entendre leur voix au plus haut niveau lors du Rapport Général sur la Pauvreté (1994). Au fil des jours, parfois dans des conditions très difficiles, malgré une précarité récurrente, des groupes continuent à prendre la parole et s’entêtent à la faire entendre. Et si elle est prise en compte, peut alors prendre fin l’assistance qui vous pousse dans le cercle de la dépendance. Peut alors se bâtir une solidarité où chacun répond de tous.

Libérer la parole, c’est libérer l’homme. Si chacun a son mot à dire pour bâtir l’avenir commun, il devient acteur de changement, artisan d’une société meilleure et promoteur de développement juste et durable. Utopie tout cela ? Non, mais cette libération n’est possible que par l’engagement tenace de tous. Du clandestin qui ose sortir de l’anonymat malgré la crainte de la répression. Du révolté qui prend le risque du dialogue. De l’illettré qui vainc la peur des quolibets. De l’humilié qui s’expose à nouveau au regard des autres. De tous ceux qui suscitent cette prise de parole, la rendent matériellement possible, la prennent au sérieux par exemple en la notant, qui s’en font l’écho, la portent ailleurs et la confrontent avec l’expérience des autres pour forger un devenir commun.

Et aussi, très concrètement, de tous ceux qui, par conviction, adhèrent au Mouvement pour soutenir cette parole en lui donnant du poids.

Georges de Kerchove.