L’art, le droit à l’épanouissement

Article du n° 62, mars / avril 2009

Article posté le 29 avril 2009 Print Friendly

L'art, le droit à l'épanouissement

En 1987, Monique Demat, professeur d’Arts Plastiques à l’école Defré, est à la retraite. Elle recherche alors un lieu où elle pourra bénévolement transmettre sa passion. C’est à ce moment-là qu’elle rencontre l’équipe qui est en train de mettre sur pied le projet de la Maison des Savoirs. Monique s’y engage pour animer un atelier d’Arts Plastiques, un engagement qui durera plus de vingt ans.

Le travail que Monique effectue, soutenue par les permanents de l’équipe, la conduit à se forger une conviction : les personnes qui vivent dans la grande pauvreté ont, comme toute autre personne, la même aspiration à créer et à réaliser de belles choses. Elle se rend compte aussitôt que son savoir de professeur est à remettre en question. Face à des personnes marquées par des conditions de vie très difficiles, elle doit repenser ses manières de faire et sa pédagogie. Un dialogue individuel avec chaque participant est nécessaire et lui permet de proposer à chacun un projet artistique qui tient compte de ses aspirations et respecte son histoire. Elle prend du temps pour découvrir ce qu’aiment les gens, leurs envies et leurs besoins pour être capables de se lancer dans la création artistique.

Cette manière de faire met la personne au centre. C’est un soutien apporté à chaque participant pour qu’il donne le meilleur de lui-même et arrive à exprimer, dans l’œuvre d’art, ce qu’il porte en lui. Monique parle d’une pédagogie basée sur l’écoute et le temps passé avec l’autre. Bien évidemment cette pédagogie n’exclut pas l’apprentissage des techniques ; il est nécessaire que les participants acquièrent le savoir-faire nécessaire à la réalisation artistique. Il ne s’agit pas ici d’une relation enseignant – enseigné, mais d’une rencontre où l’apport de chacun est également important et nécessaire.

Michel, qui a aujourd’hui 24 ans, a participé pendant quatre ans à l’atelier. Il s’exprime ainsi : 
« Avant je n’avais pas les moyens d’aller dans un atelier.
Cet atelier était une occasion de pouvoir découvrir de nouvelles techniques avec quelqu’un de qualifié, d’exprimer en couleurs ce qu’on ne sait pas dire avec des mots. Ce n’est certainement pas toujours compris mais l’exprimer est pour moi le plus important. Exprimer ce qu’on porte en soi apporte de la paix intérieure.
Avec Monique on a appris à avoir confiance.
Cette relation-là m’est chère, c’est une personne qui me donne de l’importance, qui me fait voir des choses et qui m’en apprend beaucoup. Par exemple sur la manière de s’exprimer à travers un tableau.
Cela me procure beaucoup de paix... ça me permet de vider mon sac sans avoir peur d’entrer dans une confrontation avec d’autres. Le dessin et la peinture m’ont permis de ne pas rester fermé sur moi-même mais de m’ouvrir et d’avoir d’autres ambitions. C’est à Monique que je dois cette ouverture sur le monde de l’art.
 »

Durant les vingt années d’existence de l’atelier, des ouvertures vers l’extérieur ont eu lieu, notamment de nombreuses visites dans différents musées. Depuis le début des années 2000, s’est développé un partenariat entre les Musées Royaux des Beaux Arts de Bruxelles et la Maison des Savoirs.

Michel explique ce que ce contact avec le musée représente pour lui :
« En plus d’être un élément important d’inspiration, les visites aux musées sont une rencontre avec l’histoire à travers des œuvres d’art. Un guide nous permet de comprendre leurs messages. C’est un grand pas vers l’accès à la culture.
Ce sont nos racines que l’on retrouve dans un musée. Certaines œuvres nous rappellent que d’autres avant nous ont vécu la misère. Voir que, depuis longtemps déjà, des artistes ont dénoncé la misère, c’est, pour moi, un encouragement dans mon engagement personnel.
 »

Le rayonnement extérieur de l’atelier n’a pas seulement consisté à aller visiter des musées, des expositions ou d’autres manifestations artistiques. Les participants à l’atelier ont eux-mêmes exposé leurs œuvres à différentes occasions : en 1991, pour le parcours d’artistes de Saint Gilles ; en 1999, à l’institut Defré où l’exposition de peintures avait pour titre : De l’ombre à la lumière ; en 2006, à la maison de la culture et de la cohésion sociale de Molenbeek.

De l’exposition de 1999, une critique d’art a dit : « Que les œuvres soient abstraites ou figuratives, les artistes ont peint et dessiné avec leurs tripes, avec leur tempérament, leur expérience de la vie. Ils utilisent les moyens plastiques à leur disposition pour traduire le plus exactement possible leurs sentiments face au monde. Plaisir et douleur s’y retrouvent intimement mêlés comme chez les plus grands de l’histoire de l’art. »

Grâce à une amie, Françoise rencontre la Maison des Savoirs dans les années 90. C’est à partir de ce qu’elle aime que Monique lui fait découvrir la joie de dessiner et de peindre. Ainsi, Françoise, peu sûre d’elle-même, commence à dessiner la nature. Petit à petit elle prend confiance en elle. Pendant plusieurs années elle vient chaque semaine à l’atelier. Grâce aux encouragements reçus, Françoise s’est inscrite dans une académie. Elle découvre un monde qui n’est pas le sien mais s’accroche à son besoin de créer. Bien qu’elle ne vienne pas d’un milieu aisé, elle revendique, pour elle et pour les siens, le droit à l’expression et à la création artistique :
« Le responsable de la Maison des Savoirs voulait que j’aille à l’Académie. J’ai mis six mois pour me décider. Quand je suis arrivée, j’étais impressionnée. J’ai failli m’encourir, mais je suis quand même entrée. J’ai vu des élèves assis sur un banc avec, devant eux, des chevalets. Je me suis assise et le professeur m’a dit d’observer l’objet avec ombre et lumière. C’était un calvaire, je me sentais ridiculisée. Il a fallu longtemps. C’était un autre monde qui n’était pas le mien. J’ai réalisé que c’était moi-même qui me jugeais, car j’étais comme tout le monde. Je remercie la Maison des Savoirs qui m’a donné le premier outil. J’avais déjà tout en moi, mais quand on né sans avoir les outils pour développer les capacités que l’on a en soi, on reste avec sans pouvoir en profiter. »

Aujourd’hui, à son tour, Françoise aimerait partager son savoir-faire avec des enfants qui n’ont pas les moyens de découvrir et développer leurs capacités artistiques. Elle expose dans divers endroits de Bruxelles et a eu son diplôme à l’académie des Beaux-Arts. « Maintenant, je vole de mes propres ailes, » dit-elle en conclusion.

Cet atelier d’Arts Plastiques a pris fin en janvier dernier. Ceux qui en ont été acteurs et qui sont encore engagés à la Maison des Savoirs veulent prendre le temps de bien comprendre tous les éléments qui ont permis ces vingt ans d’histoire, afin de pouvoir les partager avec d’autres et inspirer de nouvelles expériences. En attendant, d’autres ateliers artistiques ont vu le jour à la Maison des Savoirs. Elle poursuit ainsi son engagement : susciter l’expression et la création artistiques des plus pauvres.

 

La Maison des Savoirs,
Rédaction collective.

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