L’Internet belge, créateur de pauvreté ?

Extrait du journal Partenaire, n° 58, mai/juin 2008

Article posté le 18 juin 2008 Print Friendly

L’usage des ordinateurs et d’Internet prend de plus en plus de place au travail, à l’école, dans les loisirs. On peut y trouver de l’information, s’instruire, faire des démarches administratives, passer commande, s’échanger des nouvelles et communiquer avec d’autres, écouter de la musique,... et même pour certains travailler à distance... Pour les familles qui ont le plus difficile, ce n’est pas le matériel qui est coûteux, mais les connections.

L’émission "Questions à la une" du 16 avril s’interrogeait sur le coût élevé de l’Internet en Belgique. Voici un résumé de ce qui s’y est dit : actuellement, en Belgique, il y a deux entreprises qui dominent largement le marché. C’est un "duopole". L’écart entre le coût réel de l’Internet (qui diminue sans arrêt) et ce que ces entreprises facturent (qui reste stable) grandit. L’Etat est l’actionnaire principal d’une de ces entreprises. Ce qu’il y gagne alimente le budget du gouvernement. D’un autre côté, l’organisme chargé de réguler le marché est accusé dans l’émission de ne pas être indépendant. Et la Commission européenne n’est pas intervenue sur ce point, alors qu’elle intervient normalement chaque fois qu’il y a monopole et que la concurrence ne joue pas.

Quelles sont les conséquences de ces coûts élevés (trois fois les prix en France pour des services moindres) ? Elles pèsent tout d’abord sur les indépendants et les entreprises qui ne sont pas à égalité avec leurs concurrents européens.

Mais elles pèsent aussi sur les associations (qui se multiplient dans d’autres pays) pour "vulgariser" et développer les usages de l’Internet. Comme ces associations ont peu de moyens et que les coûts des connections à Internet pèsent dans leur budget, elles limitent leur champ d’action. Elles ne peuvent pas non plus profiter de tarifs préférentiels comme ceux qui ont été mis en place par des pays qui cherchent à ce que l’Internet soit accessible à tous (tarifs "éducation", tarifs pour chômeurs ou minimexés,...).

Et pour les plus pauvres ? Le projet "Internet de rue" [1], mené en France entre 2004 et 2006, a montré que les personnes les plus pauvres sont comme tout le monde. Si elles en ont l’occasion, elles utilisent Internet de la même façon... et souvent, c’est même "un plus" pour elles (recherche d’emploi, de logement, d’information,...). Sur le plan matériel, ce qui leur fait obstacle, ce sont surtout la disponibilité (comment se connecter quand on n’a pas de ligne téléphonique ou de courant électrique ?) et le prix des connections.

Mais le plus grave, c’est le retard énorme pris par ces familles qui, aujourd’hui n’utilisent pas l’ordinateur et donc Internet pour intégrer une société qui se transforme. Car, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement de manipuler une machine. C’est, pour ces familles, d’accompagner leurs enfants dans leur parcours scolaire, d’entrer dans un mode de communication, de s’approprier un outil sur le plan professionnel, social, culturel,... et surtout de pouvoir y participer, de pouvoir y créer des contenus, y partager leurs savoirs au-delà des frontières. Comme on le dit dans les enceintes internationales, participer à la "société de communication".

Cette situation, aujourd’hui en Belgique, barre l’accès à l’avenir de milliers de familles et accroît encore plus le fossé qui sépare riches et pauvres. Les quelques mesures mises en place par l’Etat ne servent à rien... tant que les citoyens ne peuvent réellement en profiter dans leur vie de tous les jours.

Jean-Pierre Pinet