Inutiles au monde ?

Article de ’Partenaire’ n° 73, mai - juin 2011

Dans le numéro précédent, sous ce même titre, nous avons présenté un document intitulé « Extrême pauvreté et gouvernance mondiale ». Lors du forum social de Dakar, les organisateurs ont souligné ce témoignage comme un exemple de bonne gouvernance permettant à des personnes très pauvres d’en être les premiers acteurs.
Article posté le 28 juin 2011 Print Friendly

Inutiles au monde ?

Dans la banlieue de Dakar (Sénégal), Guinaw Rails est un quartier débordant de vie. Sa réputation le précède : très haute densité de population, peu de travail formel, beaucoup d’insécurité. Dans toute cette précarité, tout le monde fait de grands efforts pour s’en sortir. Certains y parviennent tant bien que mal. D’autres, malgré leurs efforts, s’enfoncent dans la dureté de la vie. Ils finissent par déranger tout le monde : faute d’intimité et de lieux de vie digne, toutes leurs difficultés s’étalent à la vue de tous.

Quand la pluie arrive, le quartier est inondé de conflits. Toutes les eaux se mélangent : celle des pluies, des fosses septiques qui débordent, l’eau stagnant dans les maisons abandonnées depuis des années, la nappe phréatique qui remonte. Malgré la proximité de la mer, elles ne parviennent plus à s’évacuer. Tout le monde doit vivre dans cette eau noirâtre durant des mois ; elle vient souligner les fragilités de tous, mais surtout elle vient noyer les plus fragiles. Certains arrivent à rehausser leurs maisons avec des poubelles ou des sacs remplis de pierre. En bloquant le passage de l’eau par chez eux, ils font monter l’eau chez d’autres qui s’enfoncent encore plus dans le malheur.

Face à cette situation, une vingtaine de jeunes proches de l’équipe d’ATD Quart Monde, se sont mis ensemble. Constitués en « brigade contre les inondations », leur mobilisation repose sur quelques convictions : les habitants du quartier sont capables d’améliorer leur situation ; quand ceux qui vivent les situations de vie les plus dures sont consultés dans le respect et la confiance, ils peuvent être porteurs de solutions pour tout le quartier ; les habitants du quartier, quand ils connaissent le sort des plus malheureux, peuvent faire des gestes forts de solidarité envers eux et sortir de leur indifférence..

Depuis trois ans, ces jeunes entrent en dialogue avec ceux qui vivent des situations extrêmes d’habitat et dont on ne tient pas compte dans les assemblées du quartier. Puis, ils vont convaincre des habitants d’ouvrir des brèches pour laisser passer les eaux sales. Ainsi, sans autres moyens que des pelles et des pioches, ils travaillent avec des habitants pour, petit à petit, faciliter l’évacuation des eaux.

Aujourd’hui, ces personnes victimes des inondations osent parler car le dialogue initié grâce aux jeunes leur donne la confiance qu’elles ont quelque chose à dire par rapport aux inondations. Elles osent dire leurs craintes face aux projets des autorités pour le quartier : construction de routes, nouvelles infrastructures... Tout le monde veut une vie meilleure, surtout elles qui ont une vie tellement lourde. Mais avec la rénovation du quartier : qui devra partir ? Dans quelles conditions ? Seront-elles invitées à partir ou seront-elles chassées ? Si les plus défavorisés ne sont pas aujourd’hui au cœur de la mobilisation pour la restructuration et l’amélioration du quartier, qui défendra leurs intérêts quand il s’agira d’être relogé ?

Cet exemple montre qu’il est possible d’améliorer la vie d’un quartier grâce à des actions concrètes et grâce à un dialogue entre habitants qui sont solidaires des plus vulnérables, associations de quartier et autorités publiques. C’est un exemple de bonne gouvernance où les uns et les autres se sont rendus responsables ensemble dans la lutte contre la misère et l’exclusion sociale.

Et dans notre pays, qu’évoquent concrètement ces mots de bonne gouvernance ?

Connaissez-vous des expériences mises en place dans vos quartiers, vos lieux de vie ? Merci de nous en faire part.

Pour aller plus loin... des éléments sur l’action internationale d’ATD Quart Monde...
- communiqué de presse du Forum social de Dakar (pdf)
- vidéo "Parler d’extrême pauvreté"
- témoignage audio : "Dans quel espace la pensée des plus pauvres peut-elle s’exprimer librement ?"