Inégalités de santé : « Assez de constats, passons aux actes »

Extrait du journal "Partenaire" n° 56

Si l’on regarde de plus près, tant dans nos pays que dans le monde, les inégalités de santé sont importantes et sont le reflet fidèle d’inégalités sociales, économiques et culturelles. Tous les experts sont aujourd’hui d’accord : le statut socio-économique détermine tant la durée que la qualité de vie. Pauvreté et maladie forment un couple infernal.
Article posté le 13 février 2008 Print Friendly

Qui n’a souhaité au début de l’année à ses proches, ses amis, des vœux de Joie, Paix, Bonheur, Santé ? Banales, ces formules ? Ne résument-elles pas toutefois l’essentiel ? On croit, souvent à tort, qu’avoir la santé est une question de chance. En effet, si l’on regarde de plus près, tant dans nos pays que dans le monde, les inégalités de santé sont importantes et sont le reflet fidèle d’inégalités sociales, économiques et culturelles. Tous les experts sont aujourd’hui d’accord : le statut socio-économique détermine tant la durée que la qualité de vie. Pauvreté et maladie forment un couple infernal. Etre pauvre rend malade. Etre malade appauvrit. Une plate-forme d’action santé solidarité a récemment vu le jour1. C’est le reflet de la prise de conscience en Belgique de ces intolérables inégalités de santé. ATD Quart Monde, confronté à la grande pauvreté depuis des décennies, sait combien ces inégalités sociales de santé pèsent dès l’enfance et tout au long de la vie. Nous sommes persuadés que ceux qui, en raison de la grande pauvreté, vivent dans leur chair, leur esprit, ces inégalités, sont les premiers experts dans la recherche de solutions. Nous avons beaucoup travaillé ces questions avec des personnes vivant la grande pauvreté. Une journée de rencontre et de réflexion s’est tenue le 21 octobre 2000 et avait pour titre : « Pour en finir avec les inégalités sociales de santé ». Il serait prétentieux de vouloir résumer en quelques lignes les actes de cette journée. Je voudrais juste mettre en exergue quelques points qui me paraissent essentiels et tout à fait actuels.

Des soins de santé, oui , mais outre cela …

Suite au Rapport Général sur la Pauvreté (1994), les mesures se sont multipliées visant à améliorer l’assurabilité (l’inscription effective à une mutuelle) ainsi que l’accessibilité financière : statut BIM (bénéficiaire d’intervention majorée, anciennement VIPO) ; MAF (maximum à facturer ) ; statut OMNIO (intervention majorée en dessous d’un plafond de revenus). Tout cela est certes utile mais s’avère insuffisant. Les CPAS ne cessent d’être sollicités. Beaucoup de personnes ont besoin d’aide pour faire face aux coûts des soins et se sont endettées pour se soigner. Ceci prouve que les soins ne sont pas encore financièrement accessibles à tous. De plus, les études montrent que les soins ne prennent qu’une place marginale dans l’état de santé d’une population. Ce sont les revenus, le logement, le statut social, l’instruction qui sont réellement déterminants.

La santé c’est la dignité

La grande pauvreté, c’est l’humiliation permanente. Que disent les personnes concernées ? « On se sent moins que les autres » ; « On nous considère mal » ; « On se sent isolé, mis à l’écart » ; « On prend des décisions qui nous concernent sans même nous en parler » « Ce que nous voulons, c’est être respectés, considérés. » Elles ont sur la santé une pensée, une expérience, des savoir-faire. Elles sont de vrais interlocuteurs pour bâtir un avenir meilleur. Elles souhaitent que les rapports qu’elles ont avec les intervenants divers soient des relations profondément humaines visant à une réelle promotion. Sentir à côté de soi un professionnel qui croit en vous, qui travaille avec vous et non sans vous ou pire, contre vous, sentir cela, c’est important. Cela donne courage et espoir.

Le pire, c’est l’usure prématurée

Ce que trop peu de gens nantis savent, c’est que la misère abîme les corps et les esprits. Les familles très pauvres nous le rappellent sans cesse : Leurs enfants ont plus de difficultés à l’école et la santé y est pour beaucoup. Ils sont plus souvent malades et perdent donc des journées de cours. Peu d’enfants très pauvres arrivent à décrocher un diplôme. Dès lors, trouver un emploi n’est pas facile. Si l’on trouve, c’est un travail dur, dangereux, épuisant. Dès lors, très tôt, déjà avant 50 ans, on n’arrive plus à travailler, on se sent vieux, inutile. Pour ceux qui vivent dans la grande pauvreté, c’est source de révolte qui souvent se retourne contre eux. :Ils broient du noir, perdent l’estime d’eux-mêmes et souffrent de ne pouvoir offrir à leurs jeunes un modèle plus solide et enviable. Cette usure est une injustice parce que, exposés à des conditions de vie plus rudes, ils ont, en plus, d’importantes difficultés à se faire soigner par manque de revenus.

Mieux vaut prévenir que guérir…

Pour les plus pauvres, la vraie prévention efficace est la prévention primaire, celle qui vise à améliorer les conditions de vie au quotidien. Qui peut connaître la santé dans un taudis ? Certains postes de travail sont dangereux, exposent à des produits toxiques. Des revenus trop faibles incitent à post-poser des soins qui ne sont pas jugés indispensables. Alors, les choses s’aggravent et la maladie s’installe. Le stress lié à la pauvreté fait du repos, de la détente, un souhait inaccessible. Les vacances familiales, si importantes pour une bonne entente dans la famille, restent souvent un idéal inaccessible.

La santé cela s’apprend

Lorsque le Mouvement ATD Quart Monde a lancé des projets santé, il a souvent lié santé et savoir. Joseph Wrésinski2, répétait souvent : « Pour les plus pauvres, rien ne change au point de vue santé si rien ne change au niveau du savoir. » Cette conviction est confirmée par diverses études qui montrent clairement que l’illettrisme, par exemple, est un facteur de risque de santé majeur tant dans nos pays qu’en Tiers Monde. Nous voulons ici insister pour que dans nos pays, on poursuive et intensifie la lutte contre l’illettrisme. Il s’agit là d’une vraie prévention santé, importante parce que de nos jours, on considère souvent que chacun sait lire et écrire. Dès lors, les informations utiles sont diffusées exclusivement par écrit et échappent à ceux qui ne maîtrisent pas l’outil de la lecture et de l’écriture. L’école, dès la maternelle, doit être une école en santé. Les parents souhaitent que l’école soit plus active et pro-active dans ce domaine. Mais la médecine scolaire manque de moyens et il est important de redéfinir des plans d’action prioritaires et de s’en donner les moyens. Une collaboration entre parents, enseignants, élèves, équipes de médecine scolaire est essentielle si l’on veut créer et soutenir une dynamique de santé. L’école peut être un lieu où l’on apprend à faire des choix favorables à la santé. L’enfant peut y renforcer l’estime de soi, la confiance dans ses compétences, sa valeur. Cette confiance est essentielle pour orienter positivement ces choix.

Pour un dialogue constructif

Beaucoup d’intervenants se plaignent de la passivité des familles pauvres et prônent plus d’autonomie pour celles-ci. Pour notre part, nous pensons que cette autonomie, c’est particulièrement vrai dans le domaine de la gestion de sa santé, dépend largement du savoir. Nous demandons donc que tous les intervenants et particulièrement les professionnels de santé de 1ère ligne considèrent les personnes pauvres comme partenaires à part entière.

Ne peut-on espérer que tout contact entre une famille pauvre et un professionnel devienne pour chacune des deux parties, l’occasion d’apprendre, de comprendre pour mieux agir ? C’est dans l’intérêt de tous. Apprendre les uns des autres, n’est-ce pas une formidable voie de progrès ?

Pierre HENDRICK