En risque de placement avant même de naître

Article de ’Partenaire’ n° 65, novembre / décembre 2009

Article posté le 17 décembre 2009 Print Friendly

En risque de placement avant même de naître

Elle donnait l’impression d’avoir une trentaine d’années, mais Jacqueline en avait sans doute moins. Ses traits tirés et la fatigue la vieillissaient. C’était la première fois qu’elle participait à une réunion du Comité « droits de l’homme » avec les sans-abri de la Gare Centrale. Elle s’était spontanément assise sur les marches de l’escalier, au milieu du groupe, comme si elle voulait être protégée.

Elle se présenta : «  J’ai été à la rue pendant cinq ans, j’avais des problèmes de boisson. Mes deux enfants sont placés et j’essaye de les voir quand je peux, mais ce n’est pas facile. Je suis enceinte et j’accoucherai en janvier. J’ai déjà choisi le parrain ; c’est Bernard qui est à côté de moi. La marraine, c’est Karima, là derrière moi. Vous les connaissez, ce sont eux qui m’ont dit de venir à la réunion. Ils vont m’aider pour que l’enfant ne soit pas pris par le juge comme les autres. »

Bernard acquiesçait avec fierté, il serait à la hauteur, même s’il était lui-même provisoirement recueilli par sa mère depuis qu’il avait été expulsé de son logement. Mais cela ne pouvait durer et il risquait de se retrouver à nouveau à la rue. Karima se battrait également, on pourrait compter sur elle. De plus, elle avait l’expérience. Ses deux enfants étaient placés, elle dépendait du CPAS mais, malgré tout, elle se démenait depuis de longs mois pour les revoir plus souvent. Ce soir-là, tous ceux qui participaient à la réunion, prirent l’engagement aux côtés de Bernard et de Karima de tout faire pour que l’enfant de Jacqueline ne soit jamais enlevé.
Jacqueline n’est plus venue aux réunions suivantes. Les futurs parrain et marraine eux-mêmes ne savent pas très bien où elle se trouve maintenant. Elle ne connaît sans doute pas grand monde pour la soutenir. A-t-elle seulement une famille sur qui se reposer en cas de coup dur ? Elle ne peut probablement compter que sur elle-même et sur ses compagnons éphémères d’infortune, glanés au fil de rencontres fortuites.

Jacqueline met chacun d’entre nous au pied du mur.
En effet, nous le pressentons tous : si personne ne fait rien, l’enfant sera placé dès sa naissance. En Angleterre, on a tendance à placer des enfants vivant dans des familles très pauvres. En Belgique, on n’en n’est pas là, du moins officiellement. Il n’y a en principe pas de placement pour cause de misère, mais nous savons tous que si une famille vit dans la précarité la plus absolue, les enfants risquent de courir un danger, et donc d’être enlevés.

Refuser la misère, c’est prendre l’engagement fort qu’aucune famille, si déstabilisée soit-elle, ne soit laissée à l’abandon. C’est aller à la rencontre des familles très fragiles, à l’instar de Jacqueline, et de leur permettre d’assumer leurs responsabilités de parents.
A défaut, nos engagements sonnent creux.

Georges de Kerchove