Agora : un dialogue avec les Service de l’aide à la jeunesse

Article du n° 53, mai / juin 2007

Article posté le 3 juillet 2007 Print Friendly

Le contexte

Pour toute personne, le droit de vivre en famille est un droit fondamental. Pour les plus pauvres, il est sans cesse menacé. En Communauté française de Belgique, les mesures de placement d’enfants ont diminué de moins de 10 % entre 1997 et 2002. Par contre les mesures d’aide en milieu de vie se sont multipliées. Elles ont pratiquement doublé durant la même période [1]. En Europe, un travail mené dans dix pays différents [2] a montré que, dans tous les pays pris en compte, les enfants pris en charge par les services de protection de l’enfance étaient majoritairement issus des couches socio-économiques les moins favorisées (toutes mesures confondues, y compris le placement). Ce travail souligne également que les interventions de protection peuvent contribuer à dévaloriser le groupe familial et à fragiliser ses liens. De plus, beaucoup de professionnels résistent à mener une réflexion approfondie sur la relation entre le vécu de la pauvreté et les interventions de protection de l’enfance.

Nous devons souligner la manière dont cette réalité est vécue par les familles concernées. Parce qu’elles vivent dans la grande pauvreté, il y a des intrusions constantes dans leur vie de famille. Ceci est difficilement vécu et fait peur. En effet, souvent les parents se sentent dépossédés de leurs responsabilités de parents en raison des interventions dans le milieu familial. Certes ils souhaitent être soutenus, mais ils attendent un soutien qui leur permette de réaliser leur aspiration de vivre dignement en famille et non pas un soutien imposé qui prend la forme d’un contrôle, voire d’une contrainte. Les interventions font peur car elles sont ressenties comme une menace, comme une mesure qui peut mener au placement des enfants.

L’origine du dialogue

Dans ce contexte, le dialogue « Agora » qui rassemble des personnes vivant dans la pauvreté et des professionnels de l’aide à la jeunesse revêt une importance cruciale. Ce dialogue a démarré dans les suites du Rapport Général sur la Pauvreté. Dans celui-ci, on affirmait qu’il était inacceptable que des enfants soient placés en raison de la pauvreté de leur famille. Le secteur de l’aide à la jeunesse niait qu’on puisse ordonner un placement pour des raisons de pauvreté ; le placement est ordonné quand l’enfant est en danger. Mais il faut se demander si, finalement, « grande pauvreté » ne devient pas trop souvent synonyme de danger…

Entre les familles concernées et les professionnels, les points de vue sont opposés. Entre les deux, se trouve le décret de 1991, qui réglemente l’aide à la jeunesse. Est née l’idée qu’un dialogue devait être mené. Cette idée a été soutenue par les pouvoirs publics. Cela a permis au dialogue de se mettre en place il y a dix ans. Il se poursuit aujourd’hui. Il n’est pas facile, mais il est constructif.

Il faut d’abord souligner l’originalité particulièrement intéressante du décret de l’aide à la jeunesse en Communauté française. C’est sur base de ce texte que le dialogue s’est instauré. Et ce n’est pas un hasard. D’une part, l’objectif de l’aide spécialisée rejoint les fondements de la lutte contre la pauvreté telle qu’elle est vécue dans des associations où les plus pauvres se rassemblent. Il est affirmé que « cette aide tend à permettre à l’enfant et au jeune de se développer dans des conditions d’égalité des chances en vue de son accession à une vie conforme à la dignité humaine. » C’est vraiment cela que les parents veulent gagner pour leurs enfants et pour eux-mêmes. D’autre part, ce décret impose le dialogue avec les enfants et les jeunes, mais aussi avec leurs parents et leur famille.

Ensuite, il est important de rappeler quel est l’ancrage des acteurs associatifs qui participent au dialogue. Ils viennent de Luttes Solidarités Travail et d’ATD Quart Monde. C’est au cœur de leur engagement collectif qu’ils construisent une parole enracinée dans la résistance quotidienne des plus pauvres. La pauvreté et les contacts avec les services de l’aide à la jeunesse sont étroitement liés. Si la réalité de la pauvreté est passée sous silence, alors toutes les mesures, tant préventives que curatives, sont pensées en vue de remédier à des carences individuelles, en termes de guidance et non en vue de rétablir l’égalité des chances. Ce constat fondamental a été fait par l’ensemble des acteurs dans un document qu’ils ont rendu public en octobre 2005 et qui faisait le point sur le dialogue [3].

Quelques avancées

Les acteurs associatifs de ce dialogue veulent insister sur quelques points :
- Le dialogue, s’il est inscrit comme méthode de travail dans le décret, impose des conditions exigeantes dans sa pratique quotidienne. Le dialogue ne va pas de soi en raison des rôles que la pratique des intervenants sociaux réserve habituellement à chacun. Il faut prendre le temps de se comprendre et de créer la confiance. Il est nécessaire de créer les conditions d’un réel dialogue entre des partenaires qui ne sont pas égaux dans la négociation.
- La place des enfants et des parents est privilégiée dans le décret, mais beaucoup moins dans la pratique quotidienne. Ils doivent toujours se battre pour faire valoir leur point de vue. Pire encore, dans des situations de grande pauvreté, les parents sont souvent désignés comme responsables de la situation problématique et finalement jugés coupables de la pauvreté dont il sont victimes.
- Aujourd’hui, chacun reconnaît que certaines mesures de placement sont prises en raison de la pauvreté vécue par la famille – notamment les conditions de logement. Chacun s’accorde à dire que c’est une réponse inacceptable à la réalité de la misère.
- Des avancées ont été faites, dans la compréhension mutuelle, dans la réflexion commune concernant les conditions du premier contact entre une famille et un service de l’aide à la jeunesse, ainsi que dans la réflexion concernant l’attention apportée aux écrits des services. Ceux-ci constituent l’unique trace de la situation. Ils doivent donc rendre compte de manière juste et précise du point de vue de la famille et des parents, de leur combat et de leur courage.

Le dialogue en cours est novateur car il cherche à rendre du pouvoir aux parents pour faire connaître leurs difficultés et leur permet d’exprimer leurs critiques, ainsi que leurs espoirs, en étant reconnus comme des acteurs responsables. Il doit se poursuivre dans des conditions qui permettent la participation des personnes vivant dans la pauvreté.

 

Les membres d’ATD Quart Monde,
acteurs du dialogue Agora.

[1Ces données sont reprises de la réflexion menée à l’occasion des dix ans du Rapport Général sur la pauvreté (voir Lance-Débat – Notes de réflexion du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, 2005. p 15)

[2« Précieux enfants, précieux parents », document de travail européen préparé par le mouvement international ATD Quart Monde. Editions Quart Monde, novembre 2003.

[3Le premier contact entre une famille et un service de l’aide à la jeunesse, Bruxelles – Agora – oct. 2005. Ce document est disponible à la Direction générale de l’aide à la jeunesse, Service des méthodes, de la recherche et de la formation, Bd Léopold II, 44, 1080 Bruxelles, tél. 02/413.26.31