AGORA : Dialogue avec l’Aide à la jeunesse.

Article du n° 45, décembre 2005

Article posté le décembre 2005 Print Friendly

Dans la suite du Rapport général sur la pauvreté (RGP)
Dans le RGP, une partie importante du chapitre sur la famille est consacrée au placement des enfants. Il affirmait notamment : « la pauvreté ne peut jamais justifier le placement d’un enfant » et posait la question : « la société a-t-elle le droit de faire sortir des enfants de leur environnement naturel pour la seule raison que leur famille vit dans la pauvreté ? » Beaucoup de professionnels ont alors contesté la réalité du placement pour raison de pauvreté. Sur cette question, les points de vue étaient radicalement opposés entre les familles qui vivent dans la grande pauvreté et les professionnels. Le RGP avait inauguré une forme de dialogue qui ouvrait des perspectives. En 1997, la Ministre-Présidente de la Communauté française de Belgique reçoit les associations francophones partenaires du RGP. Elle donne son accord pour qu’un dialogue ait lieu régulièrement entre ces associations et son administration. Le cabinet de la ministre propose aux associations d’avoir comme interlocuteur l’administration de l’Aide à la jeunesse.

Les étapes du dialogue
Deux associations - Luttes Solidarités Travail (LST) et ATD Quart Monde - s’engagent concrètement dans le dialogue. Celui-ci réunit, dans un premier temps, des militants des associations et des représentants de l’administration centrale. Durant la première année, les réunions sont consacrées à la lecture de la note rédigée par les associations, intitulée « la famille et le placement des enfants pour cause de pauvreté », le texte est discuté point par point. A de très nombreuses reprises, l’administration fait remarquer que les demandes formulées correspondent déjà à l’esprit du décret. La question devient alors : comment améliorer l’application du décret ? Les associations désirant mieux comprendre le décret l’étudient avec un avocat spécialiste en la matière. C’est un exercice difficile parce que les militants d’associations ne sont pas habitués à lire des textes de loi et que celui du décret est particulièrement difficile.

Le décret de 1991 relatif à l’aide à la jeunesse comporte quatre principes directeurs :

1- « Déjudiciariser » : c’est-à-dire faire sortir du champ judiciaire toutes les formes d’aide où peut être organisée une collaboration du jeune ou de sa famille. La fonction de conseiller est créée : celui-ci est garant des interventions menées au profit des jeunes lorsqu’elles peuvent se dérouler dans le cadre d’un accord. Le Tribunal de la jeunesse reste compétent lorsque aucun accord n’est possible et/ou l’intégrité physique ou psychique d’un enfant est gravement compromise. L’esprit du décret est donc de chercher des solutions basées sur une concertation avec la famille ou le jeune et de limiter l’intervention du Tribunal à des situations précises.

2- Mobiliser la collectivité : l’action des pouvoirs publics veut dépasser les interventions individuelles et agir sur les conditions qui favorisent l’apparition des problèmes.

3- Susciter la participation : Les interventions des services doivent tenir compte de la famille d’origine. Il est reconnu qu’il faut en priorité respecter les liens familiaux.

4- Offrir une aide spécialisée : Le décret reconnaît la nécessité d’interventions spécifiques visant à promouvoir l’égalité des chances à propos de l’épanouissement personnel.

Les rencontres qui avaient réuni l’administration centrale et les association ont, dès le départ, été conçues comme préparation à des rencontres plus larges incluant des professionnels de terrain des services de l’Aide à la jeunesse (directeurs, conseillers, délégués). Ce n’est qu’en 2001 que la première rencontre élargie aux professionnels de terrain a lieu ; c’est la naissance du groupe Agora. Un long chemin a été parcouru, qui a demandé un énorme investissement de la part de tous les participants. Il a conduit à la rédaction d’un texte commun concernant le premier contact entre une famille et un service de l’aide à la jeunesse.

Un colloque pour rendre compte de ce travail
Le 17 octobre 2005, dans le cadre de la Journée Mondiale du Refus de la Misère, s’est déroulée une journée d’étude sur ce sujet. Plus de 300 personnes y ont participé, principalement des travailleurs de l’Aide à la jeunesse, mais aussi des membres des associations. En parler, c’est d’abord revenir aux quelques semaines qui ont précédé cette journée. Les militants des associations, pourtant stressés par cette rencontre d’envergure, ont fourni un énorme travail de préparation, d’écriture et de relecture. Il ne suffit pas d’être persuadé de la richesse de ses expériences. Faire face à un grand nombre de professionnels des services de l’Aide à la jeunesse demande non seulement du courage mais aussi des idées claires pour que les messages passent.
17 octobre, 8h45. L’accueil par l’équipe des services de l’Aide à la jeunesse est chaleureux. L’ensemble des membres des associations sont là. Le stress aussi ! « Le matin c’était un stress pas possible. Ce n’est pas facile de parler. Si ça avait été devant les travailleurs seuls... mais c’était en plus devant nos pairs ; les familles étaient représentées là ! »

Le dialogue Agora, un engagement face à la misère
9h30, le silence s’installe dans la salle pleine du Botanique à Bruxelles. Madame Bernard-Lachaert, directrice de l’administration de l’Aide à la jeunesse, introduit le colloque. Elle commence par expliquer le choix de la date du colloque : le 17 octobre. Elle affirme alors que le rôle des services de l’Aide à la jeunesse est de soutenir les parents dans leur refus de la misère. Le ton est donné. Etre soutenu ainsi par des dirigeants donne toute la légitimité à une journée comme celle-ci. Cela était impensable il y a quelques années encore. Mme Gevaert, sous-directrice de l’administration de l’Aide à la jeunesse et présidente du groupe Agora, poursuit en mettant à l’honneur les participants du groupe, leur travail et leur envie de réussir ce dialogue. Pour nous, c’est bien là le reflet de son engagement depuis de longues années.

Les conditions du dialogue
Militants des associations et professionnels ont présenté tour à tour les conditions pour que le dialogue entre familles et intervenants soit possible et, pour la première fois, le contenu du travail effectué au sein du groupe Agora est rendu public. Carine, militante d’ATD Quart Monde, rappelle que le seul fait d’aborder un dialogue sur ce sujet met les familles en difficulté : « il n’est pas simple de parler de la famille quand, depuis des générations, nous vivons l’angoisse du placement des enfants. » Elle décrit le processus du dialogue : les étapes qui ont été nécessaires, le besoin d’avoir un lieu de recul pour réfléchir et préparer la démarche, la nécessité de garder un enracinement dans son milieu. Elle souligne que tout cela exige du temps et un vrai travail de la part des militants. Elle sera suivie par M. Delcommune, conseiller de l’Aide à la jeunesse, qui parle des remises en question que les professionnels ont été amenés à faire. « Le dialogue a eu des prolongements dans nos pratiques » dit-il. Il évoque l’aménagement de locaux pour assurer un accueil digne de ce nom et la manière de réagir lorsqu’une famille ne répond pas à un premier courrier.

Le contenu du texte.
Marc et Didier, militants de LST, présentent ensuite le texte « Premier contact entre une famille et un service de l’aide à la jeunesse », fruit de quatre ans de travail. Le texte exprime l’idéal à atteindre. Pour y arriver il faudra dégager des moyens neufs et mener un travail en partenariat avec les familles très pauvres pour prendre en compte leur combat contre la misère. Le texte insiste sur l’importance du partenariat dans le respect et la transparence, le temps, l’écrit. En conclusion, ils diront que ce sont là les étapes indispensables à un processus qui prétend aider les familles. Madame Cornet, conseillère, poursuit la présentation du texte en insistant sur les conditions pour établir un partenariat dans lequel la famille reste libre et a les moyens d’un dialogue constructif.

La réalité dans un autre pays d’Europe
Robert, volontaire ATD Quart Monde en Angleterre, achève la matinée par un témoignage enraciné dans l’histoire d’une famille. Ce témoignage pousse chacun à réfléchir. En Angleterre comme en Belgique, la pression sur les familles très pauvres est souvent énorme, la menace d’un placement peut exister dès avant la naissance de l’enfant, les efforts faits par les parents sont souvent ignorés ou ne sont pas pris au sérieux.

Le travail en ateliers
Les participants se retrouvent l’après-midi en sept ateliers. Là, il est possible, comme dit l’un d’entre nous, de « sentir les différentes manières de penser : ouvertes ou sur la défensive par rapport aux situations de vie difficile (...) Un débat comme celui qu’on a eu peut vraiment permettre de continuer à faire évoluer les mentalités ».
Quelques représentants de l’Agora sont présents dans chacun des ateliers. Dans les différents ateliers, les échanges ont eu lieu. Malgré le langage parfois difficile de certains ou des expressions blessantes, Vincent, militant d’ATD Quart Monde, est écouté dans son groupe. Il s’exprime sur l’importance de l’écrit dans les dossiers ; comment la famille doit avoir prise sur ce qui est écrit pour que le dossier reflète le plus fidèlement possible les points de vue, les réflexions et les efforts des parents. Une conseillère s’exprime alors : « j’ai appris ici l’importance de l’écrit pour les familles, que celui-ci est nécessaire pour témoigner des efforts des parents. Cela éclaire d’un jour nouveau les écrits. » Dans un autre groupe, Patrick, lui aussi militant d’ATD Quart Monde, insiste sur le fait que les placements pour cause de pauvreté existent toujours. Il s’appuie sur l’expérience d’une famille à la rue. Andrée, autre militante, s’interroge sur le respect et la transparence : « Le respect et la transparence, qu’est-ce que ça veut dire quand le premier contact c’est de voir arriver le parquet qui prend des photos dans la famille ? (...) Avec quelles craintes la mère pouvait-elle rencontrer le service après ça ? »

Aujourd’hui, dix ans après le RGP
Cette journée de travail a rassemblé plus de trois cents travailleurs de l’ensemble des services de l’Aide à la jeunesse de toute la partie francophone du pays. Ils ont écouté le travail fait en commun par des familles connaissant de grandes difficultés et des professionnels ; c’est en soi une importante avancée. Les échanges ont montré que les travailleurs de l’Aide à la jeunesse sont confrontés à des placements justifiés par le seul fait que la famille vit dans la grande pauvreté. Et aujourd’hui ils le dénoncent. Ce dialogue a produit d’autres effets concrets. Les familles ont pu mieux comprendre le décret ; celui-ci ne doit pas tant être modifié que mieux appliqué. Elles ont découvert que les travailleurs de l’Aide à la jeunesse subissent souvent des pressions. Les travailleurs de l’Aide à la jeunesse ont aussi appris à mieux comprendre ce que vivent les familles et à ne pas les juger d’emblée ; ça a déjà conduit à des changements de pratiques à certains endroits.
Tout ceci a été possible parce que les familles ont été prises au sérieux, ont pu réfléchir entre elles et avec d’autres et dialoguer avec des professionnels qui ont accepté d’être « bousculés » dans leur pensée et leurs pratiques. Le groupe Agora ne s’arrêtera pas là. Il va maintenant poursuivre le dialogue.

Les membres d’ATD Quart Monde
qui participent au dialogue AGORA

 

TitreDate
Actes de la journée d’études : Agora : un dialogue permanent entre les associations ATD Quart Monde, LST et l’ administration. Le premier contact entre une famille et un service de l’ aide à la jeunesse. Actes de la journée d’ études du 17 octobre 20052007
Le premier contact entre une famille et un service de l’aide à la jeunesse, état des réflexions de l’Agora2005
Publications dans le cadre du projet européen ’Précieux enfants, précieux parents - Agora : un groupe de concertation durable sur la protection de l’enfance et l’aide à la jeunesse - une initiative de dialogue entre administration et usagers en Communauté française de Belgique. - télécharger (.pdf)septembre 2004
Autres documents sur le site du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale - section famille / Protection de la vie familiale/Aide à la jeunesse

Voir aussi des publications