2010 : Année européenne de lutte contre la pauvreté... au bord ou au cœur du projet européen ?

Article de ’Partenaire’ n° 69, septembre-octobre 2010

Article posté le 4 octobre 2010 Print Friendly

2010 : Année européenne de lutte contre la pauvreté... au bord ou au cœur du projet européen ?

L’Union européenne a décidé de faire de 2010 une année de lutte contre la pauvreté. A priori, nous nous en réjouissons. En soi, il n’y a là rien de bien nouveau. Déjà en l’an 2000, l’ambition affichée au sommet de Lisbonne était « de donner un élan décisif à l’élimination de la pauvreté… dans les dix ans venir ».

Il faut reconnaître que cette stratégie n’a pas été suivie des effets attendus et la crise des dernières années a encore aggravé la situation : la pauvreté gagne du terrain. Il est important d’analyser les raisons de cet échec. Il en va de la crédibilité de l’Union. On peut regretter que cette évaluation fasse si peu débat. Toujours est-il que la pauvreté a progressé, ainsi que les inégalités. L’élargissement, surtout aux pays de l’Est de l’Europe, entraîne l’apparition de nouveaux défis qui ne seront pas simples à relever.

Les autorités européennes, conscientes de tout cela, ont à nouveau défini une stratégie pour les dix ans à venir. Le dernier numéro de la revue Quart Monde [1] apporte différentes analyses sur l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et sur les défis qui en découlent. La lecture de ce numéro m’inspire quelques réflexions.

En éditorial, Eugen Brand, délégué général du Mouvement international, rappelle le séisme meurtrier qui a frappé Haïti. Il indique qu’à ce moment, l’urgence était de secourir. Il fallait éviter que la population terriblement éprouvée (plus de 200.000 morts) ne soit à nouveau décimée par la faim, la maladie. Mais il y avait aussi une autre urgence qui s’est concrétisée dans le projet YON VWA POU PEPLA (une voix pour le peuple). Ce projet soutenu par l’ONU et la société civile haïtienne veut offrir à tous les Haïtiens la possibilité d’exprimer quel pays ils veulent et comment ils souhaitent le construire ensemble. Et l’on sait que la tâche est immense. Le Mouvement ATD Quart Monde s’est impliqué dans ce processus à la demande des Nations Unies. L’objectif est que les familles les plus pauvres soient entendues. C’est un pas important vers l’égalité de tous.

En Europe, on ne peut que regretter le manque de concertation relative à la nouvelle stratégie pour les 10 ans à venir. Chaque Etat aura à mettre concrètement en œuvre cette stratégie. Pour notre part, nous espérons que la Belgique, forte de l’expérience du Rapport Général sur la Pauvreté et de toute la concertation menée dans la suite avec le Service de lutte contre la pauvreté saura développer cette concertation.

A terme, le nouveau projet européen veut « sortir au moins 20 millions de personnes du risque de pauvreté et d’exclusion ». L’objectif initial était de diminuer d’un quart le nombre de personnes en risque de pauvreté [2] dans leur pays. Le caractère strictement monétaire de ce critère a été fortement critiqué. Sur base de ce critère, 84 millions d’Européens sont pauvres. Mais être pauvre en Roumanie ou aux Pays-Bas (sur base de ce critère) est bien différent en raison des transferts sociaux déjà organisés dans certains pays mais pas dans d’autres. Dès lors sont apparus deux autres critères : la privation matérielle et l’accès à l’emploi.

Pour faire court, la privation matérielle est un non accès à des biens de consommation courante. Le critère emploi est en fait le chômage de longue durée (un an) de tous les adultes d’un même ménage.

Chaque État est invité à présenter un plan de lutte contre la pauvreté en utilisant un ou plusieurs des critères précités. Si on prend en compte les trois critères, ce sont cette fois 120 millions d’Européens qui vivent dans la pauvreté. Ceci souligne l’importance des enjeux, plus d’un Européen sur cinq est directement concerné. Cette stratégie entraîne une série de critiques et de questions.

Qui va définir les plans nationaux ? Y aura-t-il concertation avec le monde syndical, le patronat, les familles très pauvres et les organisations qui les soutiennent ? Ces critères très « objectifs » ne risquent-ils pas d’entraîner des politiques d’écrémage ? Les pauvres proches du seuil sont aidés à le franchir, les plus pauvres souffrant de précarités multiples seront-ils pris en compte même au prix d’efforts plus longs et plus coûteux ? Une personne qui a franchi le seuil, pourra-t-elle encore progresser ? A quelles conditions ?

Au-delà de cette critique « technique » se pose la question : que veut l’Europe ? Veut-elle vraiment être fidèle à son idéal de base : construire la paix en progressant dans la justice sociale ? Nous sommes persuadés que la lutte pour la justice sociale et contre la pauvreté doit rester au cœur du projet européen. Mais la tâche sera rude. Tous les observateurs en conviennent : les inégalités s’accroissent dans nos pays et la crise n’est pas seule responsable. L’exclusion sociale va en grandissant.

Des groupes importants (les Roms, les sans-papiers) interpellent l’Europe. Ils sont souvent victimes de discrimination, d’atteinte aux droits humains fondamentaux. Il est de première importance de créer un courant d’opinion favorable à ces populations pour qu’elles puissent vivre en paix et dans la dignité. C’est un travail de longue haleine qui entre mal dans les trois critères prévus.

Pour ma part, il me semble essentiel qu’un projet ambitieux de lutte contre la pauvreté dans nos pays soit diffusé, discuté, fasse l’objet d’un consensus. Les plus pauvres restent experts en la matière et il serait impardonnable de se priver de cette expertise.

En ce qui concerne la Belgique, je voudrais souligner que les attentes des plus pauvres sont importantes. En effet, la loi est précise à propos des responsabilités des CPAS dans l’octroi du revenu d’intégration sociale (RIS). Par contre, l’imprécision est grande en ce qui concerne les aides pour l’accès aux soins de santé et pour la formation professionnelle. Ces deux aides sociales sont essentielles pour émerger de la grande pauvreté. Les responsabilités des CPAS dans ces domaines doivent être augmentées, précisées par la loi… et financées.

Pour conclure, je voudrais citer Madame Goulard, députée européenne : « La lutte contre la pauvreté et l’exclusion est aussi nécessaire pour préserver la démocratie. Des sociétés injustes sont des sociétés instables (...) ». Renforcer la cohésion de la société, renforcer la démocratie sont un impératif.

Pour notre part, nous attendons que l’Union européenne se mette réellement à l’écoute des plus pauvres qui souffrent, parfois depuis plusieurs générations, de vivre dans la misère. Rappelons aussi une aspiration fondamentale : vivre décemment en famille et apporter aux enfants ce dont ils ont besoin pour s’épanouir.

Pierre Hendrick

[1Revue Quart Monde n° 214 (mai 2010)

[2Risque de pauvreté : disposer d’un revenu inférieur à 60% du revenu médian. Pour déterminer celui-ci, on classe tous les revenus des ménages d’un pays du plus bas au plus élevé. Le revenu médian est celui qui se trouve exactement au milieu du classement.